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Ce blog et les écrits qu'il contient sont mis à disposition par Michel Bosseaux (l'auteur) selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
 

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18 août 2023 5 18 /08 /août /2023 10:32

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


« Contrôle sanitaire ! Veuillez déposer ce que vous tenez et garder vos mains bien en évidence ! »

Le commando, armé jusqu’au dent, venait de faire irruption dans la petite boulangerie que monsieur Robert avait ouvert dans son garage, dont l’accès n’était pourtant connu que des habitués. Le boulanger ne pouvait croire que l’un d’entre eux l’aurait dénoncé, mais vu comment les choses tournaient, tout était possible.

Le responsable analyse contourna le comptoir improvisé, scanner à la main, et entreprit d’inspecter méthodiquement tout ce qui s’y trouvait. Eclairs au chocolat, Merveilleux, tartes, gâteaux et pâtisseries diverses, rien n’y échappa, et le verdict tomba bien vite.

- Du beurre, du lait, de la crème, du sucre à haute dose, du chocolat à moins de 80%. Du poison, dans tous les produits chef !

- Bien. Filmez moi tout ça, archivez avec les scans, et puis détruisez tout.

 

Le boulanger voulut protester, et toutes les armes furent soudain braquées sur lui.

« Vous n’avez rien à dire ! Vous connaissez les lois ! d’ailleurs cette boulangerie est clandestine, vous savez que vous n’avez pas le droit de vendre ces produits ! Vous êtes un empoisonneur et vous allez nous suivre ! Vous allez droit en prison »

 

Dans un coin, l’unique cliente qui se trouvait dans la boulangerie au moment de l’irruption des contrôleurs se faisait toute petite, espérant contre toute logique passer entre les gouttes.

Mais ce ne fut pas le cas.

« N’oubliez pas de contrôler son sac, elle a fait des achats. »

Elle était au bord de s’évanouir maintenant, tandis que le responsable analyse déballait la boîte contenant le gâteau d’anniversaire « crème au beurre », avec comme décoration des roses en sucre et un glaçage des plus appétissants, mais absolument interdit.

- Je viens de scanner sa puce d’identité chef. Ce n’est pas son anniversaire.

- Achat de produits prohibés dans le but d’en faire consommer à d’autres. Empoisonnement volontaire d’autrui. Vous allez nous suivre également madame !
Mettez ce gâteau avec les autres et achevez de tout détruire !

Le commando ressortit de la boutique avec ses deux prisonniers, ne laissant derrière que le technicien, qui terminerait seul d’assainir les lieux.

 

Les quelques passants qui croisèrent le groupe, en direction de leur fourgon, s’écartèrent précipitamment, l’air apeuré, ne voulant donner aucun prétexte à une analyse organique complète pour déterminer leur alimentation. Depuis le vote des nouvelles lois, un an avant, à peu près tous les produits « non équilibrés » étaient strictement interdits à la vente, et si l’on pouvait bien sûr toujours préparer des sauces ou des plats trop riches à partir d’ingrédients sains, dans le secret de son domicile, il valait mieux éviter que cela se sache, à moins de vouloir subir un signalement à sa compagnie d’assurance et un refus de soin à la prochaine visite chez le médecin ou à l’hôpital, quelle qu’en soit la cause.

Et en cas de contrôle domiciliaire – toujours possible, sur dénonciation – si l’on vous prenait avec des restes de produits prohibés dans votre frigo, ou si l’analyse révélait que vous en aviez consommé et que vous n’étiez pas seul pour le faire, les charges devenaient alors criminelles et vous étiez mis en prison, simplement.

C’est à ce prix que les législateurs avaient pensé résoudre l’effroyable crise de santé publique, et le trou abyssal de la sécurité sociale : une tolérance zéro sur tous les produits alimentaires « non sains ».

 

Il y avait bien eu des protestations et de la résistance les premiers temps. C’est pour cette raison que les équipes de contrôle étaient maintenant indifférenciables à première vue d’un commando des forces spéciales, armement compris.

Et que tout le monde se soumettait. En tout cas en apparence.

 

Car bien sûr, et cela les contrôleurs le savaient bien … il ne serait jamais possible de contrôler tout le monde, tout le temps.

Mais même s’il faudrait longtemps pour mesurer tout le bénéfice des nouvelles mesures sur la santé publique, les chiffres de l’année écoulée pointaient déjà vers une réduction significative des crises cardiaques, des patients traités pour cholestérol trop élevé, et des nouveaux cas de diabète.

Cela semblait fonctionner. Alors le gouvernement s’acharnait, et durcissait encore quand il le fallait, quand la résistance se faisait trop vive.

 

En espérant qu’avec le temps, l’habitude aidant, elle s’atténue …

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17 août 2023 4 17 /08 /août /2023 09:53

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


J’ouvre les yeux, épuisé. La nuit a été compliquée, trop chaude, trop agitée …

Trop seul.

Je me tourne vers ton côté du lit, et tu n’y es pas. Ce n’était donc pas un cauchemar, tu es partie.

« Pour respirer, quelques jours, le temps de me retrouver ». Pourquoi dit-on tous ça à l’autre quand on part, pourquoi ne peut-on pas s’avouer franchement que c’est fini ?

 

Je me lève sans entrain. J’ai des courses à faire ce matin, il faut que je m’active. Mais à la seconde où mon pied touche le sol, je sais que je vais passer la journée à mesurer le temps qui me sépare du moment de me recoucher.

J’avance comme un zombie, passant plus de temps qu’il ne le faudrait dans la salle de bain (qui a dit qu’on ne pouvait pas dormir debout ? Sous une bonne douche, adossé au revêtement carrelé, c’est parfaitement réalisable), moins qu’il ne le faudrait devant mon frigo (pas faim, un verre d’eau suffira pour l’instant). Puis commence la lecture des mails, et la réponse à certains. Et il est bientôt l’heure de me mettre en route.

La routine matinale aide un peu, je fonctionne.

 

Mais je découvrirai plus tard que j’ai écrit à mon patron en l’appelant par ton prénom, en lui demandant quand il comptait revenir, que ce soit pour de bon ou pour reprendre ses affaires. Heureusement, fort de l’expérience de 5 divorces, il ne m’en tiendra pas rigueur.

 

Plus gênant, le fait est que d’habitude quand nous sortons de la maison le matin (ensemble), c’est toi qui récupères la clé sur la porte coté intérieur avant de sortir et la fermer. Machinalement, j’ai claqué la porte … et la clé est restée à l’intérieur. Je suis bon pour appeler un serrurier. Plus tard ?

Mais je découvre que j’ai également laissé mes papiers, mon téléphone, et mes clés de voiture, à l’intérieur. Heureusement que j’ai un voisin compréhensif (et présent !) qui me laisse téléphoner immédiatement. J’attend quand même deux bonnes heures avant que le problème ne se règle (ça fera 120 euros monsieur ! ah vous payez sur facture ? Alors ça sera plus cher !) puis je me remet en route, hésitant néanmoins : la liste des problèmes va-t-elle encore s’allonger ?

Mais le matin se poursuit plus calmement, entre les courses, puis le télétravail (avec en premier lieu une longue explication en vidéoconférence avec mon patron, pour le mail). Je boucle mon travail de la journée avant même l’heure du déjeuner, et en accord avec le patron, je me déconnecte donc.


Je retourne me coucher, comme un zombie.

Les cauchemars reviennent, et tu es partout.

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16 août 2023 3 16 /08 /août /2023 09:41

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


« Vous êtes tout à fait charmant, jeune homme, et vous avez de bonnes idées ! Il faudrait que nous trouvions le temps de discuter plus en détails de vos projets d’avenir. Je vous recontacte, d’accord ? »

Encore une fin de non-recevoir. Cette charmante dame l’avait appelé « Patrick » pendant toute la conversation, sourde à ce qu’il disait. Et elle n’avait même pas pris sa carte. Par contre, le passage obligé ne manqua pas de se présenter quand elle ajouta

« Mais que vois-je ? Vous n’avez plus rien à boire ! Garçon, un verre de bulles !!! »

Ayant passé la soirée à refuser poliment tous les verres que l’on me proposait, vu que je ne touche pas à l’alcool, j’en avais retenu une leçon, forgée sous les regards d’incrédulité et l’insistance souriante (« Allons allons, ce n’est pas un verre qui va vous tuer ! » : il valait encore mieux que je m’esquive discrètement pendant que la personne avait la tête tournée vers le serveur.
 

Evidemment, ce n’était pas l’idéal pour laisser une bonne impression, alors que j’étais là pour nouer des contacts professionnels. Mais de toute façon, personne ne m’écoutait vraiment. Et l’homme pour lequel nous étions tous là, le mystérieux PDG de la société, M. J. Randall, seul capable de décider de l’avenir des gens présents, ne se montrerait pas plus cette fois que chaque année. Il aimait cultiver le mystère, cela avait contribué à sa légende. On ne connaissait de lui que son succès dans les affaires et cela semblait lui suffire.

Mais ce n’était pas pratique quand on avait un projet à lui soumettre.

 

Les serveurs semblaient s’être lancés dans une traque pour me mettre de force un verre en main, et je commençais à avoir très chaud, et la tête qui tournait, à force de voir tous ces gens en train de boire, les bulles crevant la surface des coupes qu’ils portaient à leur lèvre, le goût fantastique que devait avoir ce champagne hors de prix qui était servi …

C’est donc presque en m’enfuyant que j’arrivai sur la terrasse. Enfin un peu d’air.

 

« Alors, on s’évade ? »

Je me retournai, surpris, pour découvrir le regard perçant et la moue amusée d’une jeune femme d’environ 22 ans.

- J’avais besoin d’air. Et vous ? 

- Je préfère encore le silence et l’obscurité à toutes ces personnes et ces conversations creuses.

« Au fait, je m’appelle Maxine » ajouta-t-elle dans un sourire, avant de finir son verre, et de m’en proposer un, avant que je ne puisse me présenter à mon tour. Je soupirai, et elle éclata de rire. « Pas de panique, ce n’est que de l’eau ! » précisa-t-elle finalement, savourant manifestement mon embarras.

- Ce n’est pas bien, je ne devrais pas vous taquiner ainsi. Vous faites de gros efforts depuis le début de la soirée, et j’imagine comme cela doit être inconfortable.

- Vous m’avez observé ?

- J’aime bien savoir qui est qui. Déformation professionnelle.

- Et si je puis me permettre, Maxine … à quoi occupez-vous donc votre temps, quand vous n’observez pas les gens en soirée ?

- Oh croyez-le ou non, c’est la part la plus importante de mon travail, dit-elle, son sourire taquin s’élargissant. Le reste du temps, ce ne sont que des chiffres et des graphiques à n’en plus finir. Je préfère de beaucoup être ici. Cela me permet de rencontrer des gens intéressants.

D’ailleurs, j’aimerais en apprendre plus sur vous. Venez, nous seront plus à l’aise par ici.

Elle avait sorti de sa poche un passe magnétique et ouvert la porte du bureau d’angle, qui donnait lui aussi sur le balcon. J’étais désorienté. Qui était cette femme qui ne m’avait même pas laissé me présenter, et que faisait-elle ici ? Et à quoi rimait cette invitation plutôt… rapide ?

Devinant mon trouble, elle ajouta, mystérieuse 

« Vous me suivez, Tom ? Peut-être pourrais-je prêter une oreille plus attentive que les autres convives à vos idées pour l’entreprise. »

Je l’accompagnai donc dans le bureau, de plus en plus désorienté. Elle connaissait mon nom. Avait-elle espionné toutes mes conversations de ce soir ? Que me voulait cette femme que je n’avais jamais vu avant ?

 

Elle appuya sur un interrupteur, et la lumière révéla un impressionnant bureau aux boiseries à couper le souffle. Le mobilier semblait ancien, mais je ne m’y connaissais pas assez pour émettre la moindre hypothèse sur l’époque. Ce n’était pas ce qui m’intriguait le plus ici.

Au mur, un portrait d’homme, peint avec grand talent. On aurait pu croire que ses yeux me suivaient tandis que j’avançais dans la pièce.

« Mon père », me souffla Maxine, qui était maintenant derrière moi, m’observant tandis que je découvrais les lieux. Son murmure me fit frissonner.

Et soudain l’ambiance changea du tout au tout.

- Je pense avoir assez joué avec vous comme cela, Tom. Passons aux choses sérieuses.

- Que voulez-vous dire ?

- Avant toute chose, je me dois de me présenter un peu mieux. Vous verrez, tout va être tout de suite plus clair.

Elle me tendit la main pour une poignée beaucoup plus ferme que je ne l’aurais imaginé

- Maxine Jane Randall, ravie de vous rencontrer.

- M.J Randall … balbutiais-je, ne sachant plus où me mettre.

- Allons, vous étiez bien plus éloquent ce soir, en tentant d’expliquer vos idées à mes convives insipides et avinés. Une belle bande de profiteurs suffisants qui ne viennent ici une fois par an que pour s’attirer mes bonnes grâces … sans même savoir que ce sont les miennes. S’ils l’apprenaient, ils s’étoufferaient sans doute avec les petits fours.

- Mais pourquoi me révéler votre secret, alors ?

Elle sembla hésiter un instant, et poursuivit.

- Ce n’était pas prévu. Si je vous jugeais aussi intéressant que mon enquête préalable le laissait supposer, vous auriez normalement du discuter avec mon assistant. Et puis je vous ai observé, discrètement. Votre franchise, votre passion pour votre travail, votre volonté sans faille face aux tentations – et les efforts pour garder bonne figure alors que clairement ce genre de soirée vous fait horreur -, tout cela m’a beaucoup impressionné.  Rares sont les gens assez intègres pour s’infliger cela sans y chercher un bénéfice personnel.

Devant mon air ébahi, elle continua

- Oui, j’ai lu vos propositions. Vous avez tenté à maintes reprises de les faire remonter par la voie hiérarchique, sans succès. Officiellement, ça ne m’est jamais parvenu. Mais en réalité, j’ai des yeux partout ! Pas une seule n’implique une augmentation ou un poste supérieur pour vous-même.

- J’aime mon travail, simplement.

- C’est bien ce que je disais. Donc il m’est venu une idée … 

Voudriez-vous devenir le visage de la société ?

Je fus estomaqué, et ne parvenais plus à émettre le moindre son.

Vous serez d’accord avec moi sur le fait qu’un PDG ne peut pas ne jamais apparaître au grand jour. Ce n’est pas possible. J’ai eu beau faire des miracles depuis que mon père m’a transmis les rênes peu de temps avant sa mort, il y a eu des moments où cela n’est pas passé loin que le secret ne soit découvert.

Et cela serait catastrophique !

D’abord, parce que personne ne me prendrait au sérieux – nous sommes dans un monde d’homme, je suis trop jeune, trop « souriante », pas assez sérieuse en somme - et l’image de la société en serait ternie.

Ensuite, parce que je n’ai pas envie de toute l’attention que cela me vaudrait. J’aime pouvoir mener ma vie en dehors de ces murs comme Maxine, pas M.J Randall. Cela ne serait plus possible si tout le monde savait.

- Mais comment imaginez-vous que cela puisse fonctionner ?

- Je suppose qu’aucun des bouffons dans la pièce à coté, ni dans votre service dans la société, n’a vraiment fait attention à vous jusqu’ici. Il ne devrait pas être trop compliqué de leur faire croire que vous étiez « en infiltration » pour voir de l’intérieur ce qui ne va pas dans la société. Un patron « undercover » comme on dit dans les télés réalités.

Elle rit.

- Il sera donc facile de vous faire passer pour le patron, et pour M.J Randall, ce ne sera qu’un pseudonyme derrière lequel vous vous cachiez …

- Et vous dans tout ça ?

- Moi ? Je serais votre assistante en apparence, prenant vos rendez-vous, planifiant les réunions, supervisant les rapports, organisant tout ce qui doit l’être pour que tout tourne rond.

- Et se faisant, mettant la main à la marche de toute l’entreprise …

- Je vois que vous commencez à saisir.

J’aime vos idées. J’aimerais que l’entreprise en profite et je vous donnerai toute liberté pour le faire si vous acceptez ma proposition.

Vous ne seriez pas mon prête-nom. En quelque sorte, nous co-dirigerions l’entreprise.

Qu’en dites-vous ?

L’idée paraissait folle, et je posai encore beaucoup de questions. La conversation dura toute la nuit, et il me fallut bien reconnaître finalement que Maxine avait pensé à tout.

En plus, elle avait un vrai talent pour vendre l’idée. Maintenant, j’en avais envie.

Je finis par accepter.

 

 

Ce que je n’avais pas imaginé, se faisant, c’est à quel point ma vie allait en sortir transformée. Mais un an plus tard, alors que j’étais moi-même l’hôte de la soirée annuelle, je faisais le bilan dans ma tête et c’était vertigineux.

« Inattendu, aussi, sur beaucoup de points. » pensais-je en voyant Maxine revenir vers moi, son ventre arrondi ne m’incitant pas à penser au travail. Elle se pencha vers moi pour m’embrasser, puis me murmura à l’oreille le nom des personnes à qui nous devrions absolument parler en privé.

 

Nous avions commencé à nous rapprocher quelques mois après mon « entrée en fonction ». Le mariage et la grossesse avaient suivi de près, tant cela nous avait semblé évident.

Elle avait tenu à ce que le mariage me donne droit à la moitié de l’entreprise. J’avais insisté pour qu’aux yeux du monde, ce soit elle qui dispose maintenant de la moitié, ce qui lui donnait le droit de décider quand je n’étais pas disponible. Mais je restais le visage de l’entreprise, comme elle l’avait souhaité, préservant l’ombre où elle s’épanouissait.

Nous étions parfaitement heureux ainsi.

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14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 22:00

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.

Ce texte fait suite à "Bleu" écrit également dans le cadre de ce défi, et ne peut être compris sans le lire. 


Dans son bureau au 52ème étage, un verre à la main, le président Lamar Kittrick contemplait la ville en contrebas, à peine éclairée par les projecteurs des drones qui patrouillaient jour et nuit, et les lumières des quelques immeubles encore éclairés.

Cela faisait un mois maintenant que l’attaque sur la tour avait eu lieu, et que l’ensemble de son cabinet, à l’exception de son ministre de la santé et de lui-même, avait succombé à « l’infection ».
On aurait pu penser que les troubles consécutifs à cet attentat sans précédent auraient été plus violents, préludes à un changement de régime en bonne et due forme. C’est ce que les terroristes avaient espéré, sans doute. Et pourtant, ce soir, la ville était calme. Et jamais les manifestants, même au plus fort des troubles, n’avaient réclamé son départ.

Au contraire.

Il était apparu devant la foule, en rassembleur, certes l’air épuisé et ébranlé, mais toujours à son poste, et ferme sur sa politique, qui était maintenant totalement justifiée par les évènements. Ce n’était pas un signe de faiblesse de son administration, mais au contraire, une preuve de l’ampleur de la menace que les administrations avaient gravement sous-estimée jusqu’ici, appliquant avec un laxisme complice les lois qu’il avait pourtant courageusement porté, de façon tellement visionnaire.

Son discours était sans faute. Et il avait fait mouche.

Les manifestants lui avaient immédiatement donné raison, se rassemblant principalement devant le parlement– les lois sur le partage du pouvoir plaçant les administrations sous le contrôle des députés, pas de la présidence.

Il avait donné des ordres, et son nouveau ministre de l’intérieur avait veillé à laisser les manifestations se poursuivre, dans des limites raisonnables.  Et le parlement avait fini par voter un contrôle renforcé, et de nombreuses révocations.

Et le soin de superviser les nouvelles mesures était directement confié à la présidence, les pleins pouvoirs d’urgence ayant également été votés, aujourd’hui même.

 

Tout était donc parfait dans le meilleur des mondes, pensa le président, un sourire sournois aux lèvres.

 

Certains s’étaient interrogé sur comment il était possible que le ministre de la santé et lui-même aient pu s’en sortir vivant et non infectés. Les médias avaient vite découvert qu’on les avaient vaccinés préventivement, et avaient longuement disserté sur « l’immense chance pour le pays » que « notre leader, vrai roc dans la tempête, soit encore à son poste ».

 

Bien sûr, ils n’avaient jamais reçu ce prétendu vaccin.  

 

Il vida son verre et, tendant la main, fit venir à lui la bouteille posée à l’autre bout de la pièce.

Si seulement les gens savaient, pensa-t-il en ricanant intérieurement.

Quand les recherches avaient commencé sur les « mutants », une des priorités avait été de mettre au point un moyen simple et si possible instantané de les détecter. Et le premier prototype de détecteur était vite apparu, avec les différentes teintes lumineuses selon que le sujet était sain, à risque (de maladie ou de mutation), gravement malade … ou mutant.

Blanc, jaune, rouge et bleu.

Sauf qu’il y avait à l’origine plusieurs teintes prévues pour les mutants, selon le pourcentage de mutations, la puissance potentielle évaluée selon certains critères qu’il aurait été bien incapable d’expliquer, ayant à peine compris.

Il avait juste retenu que violet était à surveiller mais pas dangereux (les sujets ne disposant manifestement d’aucune aptitude véritable et finissant par mourir de divers troubles génétiques), que du bleu foncé au bleu clair, la puissance du sujet augmentait.

Jusqu’au vert, et là, il n’y avait aucune limite connue en l’état des recherches aux pouvoirs des individus, et à leur puissance.

 

Un heureux hasard fit que Karl Lang, le scientifique responsable du développement du capteur, soit lui-même un « vert » et, argumentant qu’on n’avait pas besoin d’un système aussi complexe pour de simples détecteurs, et qu’une seule couleur, bleu marine, suffirait. Il s’arrangea pour que le détecteur classe « bleu » tous les mutants … sauf les verts, reclassés en jaune

Lors d’une visite dans l’usine fabriquant ces détecteurs, alors qu’ils n’étaient encore qu’au stade de prototypes, le - pas encore - président (simple député à l’époque, craignant que la nouvelle technologie ne le démasque un jour) se retrouva face au scientifique. Et lu la vérité dans ses pensées. Cela décida de leur avenir à tous les deux.

Débarrassé de toutes craintes sur son avenir, il put faire campagne pour la présidence sur une ligne dure « anti mutants ». Il ne les détestait pas vraiment, évidemment.

Mais il ne pouvait pas y en avoir d’autres circulant librement et menaçant son pouvoir. A part bien sûr un petit cercle de fidèles, tous « verts », œuvrant dans l’ombre à tous les niveaux du pouvoir. Il les avait repérés grâce aux puces ajoutées par Karl Lang à tous les modèles de détecteur, qui transmettaient à un serveur privé auquel ils avaient seuls accès l’identité de ces personnes. Qu’il se chargeait alors d’approcher pour en faire des alliés … ou les faire disparaître.

Non, le but était, une fois élu, de s’assurer qu’il n’y ait plus le moindre mutant hors de contrôle dans la société. Et une fois ce but atteint, il pourrait tranquillement s’assurer de ne jamais rendre le pouvoir, en usant de ses aptitudes en contrôle mental notamment pour persuader les députés de voter tout ce qui lui plairait, et dans le même temps persuader la population que tout était pour le mieux.

Le président souriait, sentant que ce moment était maintenant tout proche. Il lui fallait seulement encore un peu de temps, et l’arrestation des terroristes bien sûr. Ils avaient tous été identifiés, mais laissé libres le temps que la peur qu’ils frappent encore conduise le pays dans la bonne direction.

 

Il se tourna vers le ministre de la santé, profitant lui aussi de la vue sur la capitale.

« Un autre verre, Karl ? C’est une grande occasion il me semble !»

A quoi celui-ci répondit par la négative, lui rendant son sourire.

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14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 08:11

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


« Tu as l’air nerveux, Alain. Ca va aller ? »

Je regardai mon – nouveau – producteur, et me dit qu’il n’était définitivement pas fait pour ce métier. Est-ce que tu crois vraiment, petit, que c’est une question à poser à 10 minutes de l’entrée en scène ? Pas sûr que ça aide à détendre ton artiste.

Mais si la remarque vient de moi, vu mon passif, tu vas juste te dire que je pête un plomb – encore – alors vaut mieux que je me taise, pas vrai.

Mais franchement … après cette mini tournée d’été, je m’en choisirai un autre. Celui-ci, on me l’a foutu dans les pattes à mon retour, parce qu’il allait m’aider à « relancer » ma carrière. Quelle rigolade ! Y a rien à relancer, mon public m’attendait manifestement, vu la vitesse à laquelle on a vendu toutes les places de mes concerts !
 

Il sembla ne pas comprendre que mon silence voulait dire que j’avais besoin de me concentrer, et insista :

- Je te l’avais bien dit, que tu aurais dû faire au moins une répétition. Là, t’as vraiment pas l’air prêt !

- Mais qui est-ce qui m’a foutu un producteur incapable de faire la différence entre « pas prêt » et le trac ? Je croyais que tu avais de l’expérience, coco ! Alors maintenant, dégage et laisse moi me concentrer !.

 

J’aurais pu lui répondre que toute ma vie était la répétition de ce spectacle, que je répétais déjà avant qu’il soit né. Qu’après 4 mariages et autant de divorces, une dépression quasi permanente, 2 overdoses, 3 désintoxs par décennies en moyenne, 1 tentative de suicide, 1 accident de voiture presque mortel, et maintenant ce cancer des poumons, j’étais toujours revenu sans problèmes.

Que si un jour je devais ne pas être prêt, c’est que moi ou quoi que ce soit d’autre aurait finalement eu ma peau.

Et malgré tout ça, j’ai toujours un public ! ironisais-je dans ma tête, me demandant au moins pour la 1000ème fois de la journée ce que je foutais là et pourquoi ils acceptaient de payer aussi cher pour venir, sous la pluie en plus, debout pendant des heures, attendre une épave comme moi. Qu’est ce qu’ils pouvaient bien me trouver, pour m’avoir suivi toute ma carrière, tout pardonné ? Et les nouveaux fans, les jeunes, comment je pouvais les intéresser avec ma musique, pas du tout dans le style actuel ?

 

Allez, on se ressaisit et on y va !

 

Je me levai et me diriger vers la scène sans hésitation. Juste un regard et une tape dans la main à chacun de mes musiciens, un « merde » collectif, et puis nous y voilà.

La scène.

Ce soir c’est une arène avec 20.000 personnes. Pleine à craquer, et la foule en liesse. Pas de doute, ils ne se sont pas perdus, n’ont pas oublié de partir après l’artiste précédent du festival. Ils sont bien là pour moi !

Le minimum que je puisse faire, c’est de prendre plaisir à ce concert et qu’ils le voient.

J’entame le premier couplet, montant lentement vers les aigus. Ma voix ne m’a jamais lâché, et manifestement ne commencera pas ce soir.

J’arrive sur la note la plus aigüe et m’entend à peine tellement le public hurle en reprenant en cœur. Ca va être un concert génial !

J'adresse un regard rapide vers le bord de la scène, vers mon producteur – manifestement soulagé – à qui j’adresse un « fuck » bien senti qui lui fait l’effet d’un coup de poing dans la gueule. Je n’attendrai pas la fin de la tournée pour le virer, c’est au-dessus de mes forces. Je suis le seul autorisé ici à ne pas croire en moi, et encore, avec parcimonie !

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