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Ce blog et les écrits qu'il contient sont mis à disposition par Michel Bosseaux (l'auteur) selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
 

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22 août 2023 2 22 /08 /août /2023 17:29

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


L’enfant sur le siège passager s’étira et regarda la route.

- Dis, on est encore loin tu crois ?

- Je n’en ai aucune idée.

- Mais tu avais dit qu’on y serait vite !

- « Vite », c’est relatif.

Le petit ne devait pas savoir ce que voulait dire ce mot. Il avait maximum 5 ans. Mais il ne réagit pas pourtant, comme s’il n’avait pas entendu, ou bien qu’il n’écoutait pas vraiment la réponse. Cela m’arrangeait.

Au bout d’un moment pourtant, il me regarda l’air inquiet.

Tu es sûr que c’était la bonne route ? Vraiment sûr ?

Bah oui ! Et puis ça a été tout droit depuis le début, pas de sorties, où tu aurais voulu que j’aille ?

Je ne sais pas moi ! Tu avais promis qu’on allait bien s’amuser, et là je m’ennuie. Elle est triste et longue, cette route !

- Mais non attends, tu vas voir. On va bientôt arriver à la prochaine étape, et je te jure que tu auras plein de gens avec qui parler, manger des glaces et t’amuser !

- Je veux Maman !

J’en eu le cœur brisé à nouveau, un instant.

- Maman avait besoin de se reposer, tu sais. Je t’ai expliqué.

- Mais elle revient quand ?

- …

Heureusement, le petit aperçut le panneau indiquant le prochain arrêt et n’insista pas, tout à sa joie.

Mais il fallut bien se rendre à l’évidence : ce n’était rien de plus qu’une aire de repos, avec une pompe à essence en self service, un pauvre distributeur de bonbons heureusement approvisionné aux ¾ … et personne.

J’avais eu peur d’une crise de larmes, mais l’enfant se murait dans le silence. Je me reposai quelques minutes, puis nous reprîmes la route.

Elle semblait sans fin, et les souvenirs m’assaillaient. Mais nous étions partis justement pour construire quelque chose de nouveau, pas pour ressasser. Alors je chassai mes pensées.

- Si j’avais su que ça serait comme ça, je ne t’aurais jamais suivi. On serait restés à la maison à jouer à cache-cache ou à la balançoire !

- C’était bien pour toi, mais moi je n’avais plus l’âge pour ça, je ne pouvais pas rester. Tu aurais voulu que je t’abandonne ?

Soudain, le petit sembla vieillir d’un coup. C’était maintenant un adolescent morose, au regard chargé de reproches.

- J’étais bien moi là-bas. Avec Sally on faisait plein de projets. Tu as tout gâché !

- Elle rêvait d’une vie de star. Moi j’ai bien dû travailler pour ne pas mourir de faim. Elle est partie, ce n’était pas ma faute.

- Tu gâches toujours tout, tais-toi !

Et puis je veux Maman maintenant ! Fais demi-tour !
 

C’était de nouveau le petit, et comme je tentais de lui expliquer qu’on ne pouvait pas faire demi-tour sur une route à sens unique, il se mit à me frapper violemment. Je fis une embardée et m’arrêtai sur le bas-côté. Nous étions tous les deux en larmes.

 

Je pris quelques minutes pour lui expliquer encore, et lui laisser le temps de retrouver son calme. Il commençait à s’apaiser, quand soudain, j’entendis le mugissement du vent derrière moi.

Quand je me retournai, la tornade était là, à moins d’un kilomètre, fonçant dans notre direction.

Nous redémarrâmes le plus vite possible et, le pied sur l’accélérateur, je fis mon maximum pour échapper aux vents dévastateurs. Ce n’était pas la première fois, et jusqu’ici nous nous en étions toujours sorti.

Mais là j’étais fatigué, et je me demandais vraiment quel était le sens de tout cela. Lancé dans un voyage sans but apparent, sur une route déserte, sans autre choix possible que de continuer ou de m’arrêter là et d’accepter que tout ce que j’avais voulu laisser derrière moi serait toujours plus rapide …

 

 

Je me réveillai, en pleine crise d’angoisse, ne parvenant pas à reprendre mon souffle. Je tâtonnai frénétiquement pour trouver mes médicaments, et m’étranglai presque en en prenant un.

Toujours le même foutu cauchemar.

Depuis la mort de maman et mon départ – pour trouver une belle vie ailleurs, le bonheur, mais où, quand ? -, il ne me quittait pas. Et mes émotions me rattrapaient toujours à la fin, quoi que je fasse pour les fuir.

 

Il faudrait que j’appelle mon psy ce matin.

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21 août 2023 1 21 /08 /août /2023 10:09

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


« Et alors, Michael, tu comptes me le rendre un jour ce papier, ou bien je dois te forer le crâne pour l’extraire moi-même ? »

Colin, le rédac’chef comme on l’aurait appelé avant – mais le titre était peut-être déjà passé de mode à sa naissance, tellement il paraissait jeune – se tenait penché devant mon bureau, ses deux mains posées, l’air extrêmement … « tendu ». D’un autre côté, nous ne l’avions jamais vu autrement, au point que pour son anniversaire, on avait sérieusement envisagé de lui offrir une boîte de laxatif.

Mais ce genre d’humour était également d’une autre époque.

- Pas fini. Je n’arrive pas à trouver la moindre source crédible.

-Mais je t’ai filé le dossier d’Andrew, y avait tout dedans, y avait plus qu’à recontacter tout le monde et à rédiger ! Qu’est ce que t’as foutu depuis une semaine ?

- Bah j’ai recontacté tout le monde. Pour me faire répondre que soit ils n’ont jamais dit ça (preuve à l’appui, certains ont enregistré leur entretien avec Andrew), soit ils l’ont dit mais sorti de son contexte et Andrew a modifié comme ça l’arrangeait.
Colin soupira.

- Et les enregistrements qui étaient dans le dossier ?

- Tu les as écouté au moins, Colin, avant de me les filer ? y a rien là-dedans, il s’est enregistré lui-même, résumant à sa façon les interviews !

- Tu te fous de ma gueule ?

- J’aimerais bien … mais le pire, tu sais ce que c’est ? Certaines de ses sources n’ existent même pas ! 

Soit il s’agit de gens décédés, ou qu’il n’a pas réussi à joindre… ou qui n’ont même peut être jamais existé, qu’est-ce que j’en sais ? mais comme d’autres personnes lui en avaient parlé, il les a ajoutés au dossier !

Le rédac’chef était blanc comme un linge. La situation était catastrophique. Cela faisait un mois que tout le journal était sur la brèche pour révéler les preuves du dernier complot en date impliquant l’ancien président. Le dossier du procureur était accablant, et nous avions enchainé nous même papiers sur papiers pour étayer par notre propre enquête. Et depuis plusieurs jours, nous annoncions une nouvelle salve de révélations.

S’il s’avérait maintenant que le journaliste responsable de l’enquête avait bidonné ses sources pour se faire mousser, même si bien sûr ça ne remettait pas les preuves du procureur en cause … aux yeux de l’opinion publique, ce serait la preuve qu’il y avait bien une cabale pour faire condamner l’accusé avant qu’il puisse de nouveau être candidat.

Et plus aucun jury, même de ses détracteurs, n’oserait prendre le risque de le condamner sur base de ces accusations. Le dossier serait simplement devenu « radioactif ».

Colin prit une profonde inspiration

- Bon … tu crois qu’il y a assez de « vraie » matière dans les interviews qu’il a réalisé pour quand même écrire quelque chose, n’importe quoi ?

- Ca va être difficile. Y a bien un ou deux éléments qu’il n’a pas creusé, quelques personnes que je pourrais contacter pour en savoir plus, quelques sources qui seraient disposées à ce que je les réinterroge car d’autres éléments leur sont revenus après réflexion.

- Bref, tu me dis qu’il faut quasiment recommencer toute l’enquête.

Il était peut-être très jeune pour son poste, mais il avait oublié d’être con, pensais-je alors

J’allais tenter de répondre quelque chose d’intelligent pour atténuer le choc, quand soudain, sur le grand écran du bureau toujours allumé sur CNN, nous apprîmes en direct l’inculpation officielle de l’ancien président, pour une liste de charges assez conséquentes.

Et l’idée me vint alors que nous pourrions simplement nous draper dans notre « éthique journalistique » - encore un concept d’un autre temps – et annoncer la suspension de notre enquête, dont les derniers éléments recoupaient ceux déjà recueillis par le procureur, afin de laisser celui-ci préparer sereinement le procès, ayant désormais suffisamment d’éléments probants à sa disposition.

Colin retrouva le sourire. Je rédigeai un court article en un petit quart d’heure et il le valida tel quel. Nous nous en sortions bien.

 

 

Nous apprendrions plus tard qu’Andrew était payé par un cercle de réflexion (think tank) ultra-conservateur afin de saboter notre enquête, et ainsi semer le doute sur toutes les accusations lancées contre l’ancien président. Heureusement, toutes les infos ayant jusque là été vérifiées par plusieurs personnes, il n’avait pas pu faire de dégâts importants. Mais s’il n’était pas tombé malade – ce nouveau COVID auquel il n’avait jamais cru et qui avait fini, des années après la pandémie initiale, par le rattraper –, et avait pu lui-même écrire le papier …

Le journal intenta des poursuites contre lui.

On le retrouva chez lui deux jours plus tard, mort. Les voisins avaient entendu une détonation. Il avait toujours l’arme en main.

Colin me confia l’enquête, et le soin de révéler les agissements du cercle de réflexion. Mais celui-ci fut dissous avant que je ne puisse même commencer réellement mon travail. Les personnes disparurent sans laisser de traces (sauf une ou deux, retrouvées pendues ou mortes dans des accidents de voiture). Les locaux du cercle brûlèrent, avec toutes les archives.

Nous étions assaillis de lettres de menace, anonyme bien sûr. Le FBI identifia certains auteurs mais ne pu prouver l’intention réelle de nuire.

 

Rien ne fut finalement publié sur le sujet.

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20 août 2023 7 20 /08 /août /2023 19:09

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


- Bonjour Docteur

- Bonjour Monsieur Vincent ! Installez-vous, on va contrôler vos yeux. Puis-je avoir les codes d’accès ?

Le patient tendit au médecin la carte à puces reçue à la suite de son opération des yeux, et attendit que le médecin se connecte via le logiciel de contrôle. La procédure était habituelle, pour les mises à jour logicielles trimestrielles. Mais ici, le problème était un peu différent.

- Je vois que vous avez bien installé les dernières données, il n’y a pas d’anomalie dans le diagnostic. Expliquez-moi comment se manifeste le problème, exactement ?

- Depuis le dernier chargement de données, quand j’entend des sons un peu forts, les couleurs de l’image varient. On dirait que ça suit le rythme des sons. Est-ce normal docteur ?

Le médecin était perplexe. Si ce n’était pas le premier cas référencé de porteur de prothèses visuelles qui, dans une certaine mesure « entendait par les yeux », il s’agissait dans la quasi-totalité des cas connus d’un problème de mise à jour du dispositif, ou d’un mauvais réglage de sa sensibilité aux vibrations. Mais dans le cas présent, tout semblait en ordre.

- Cela peut arriver, dans certains cas. Ce n’est effectivement pas normal, vous devriez voir parfaitement. Aucun problème avec les fonctionnalités augmentées ?

- Non docteur, tout fonctionne parfaitement : notices explicatives, plan superposé à l’environnement, notifications d’appel et messages. Et la qualité d’image est parfaite … quand il n’y a aucun bruit

- Et le retour audio, via le casque ?

- Aucun problème. J’ai d’ailleurs acheté un nouveau modèle d’oreillettes, vous savez, avec le « son organique » comme ils disent dans la publicité.

Le médecin sourit – l’argument marketing n’avait aucune base scientifique – tout en continuant à chercher, dans les diagnostics des prothèses, l’explication au problème… puis soudain ce que venait de lui dire son patient éveilla un doute.

- Pas de problème, pour les installer ?  C’est bien pour ce modèle qu’il faut ajouter un modulateur au niveau du pilote ?

- J’ai suivi la procédure indiquée, ça s’est fait tout seul.

Ce qui s’affichait maintenant sur l’ordinateur du médecin contredisait cette affirmation : le pilote des oreillettes était « en conflit ».

Il vérifia sur le site du constructeur, et trouva alors l’explication du problème.

A défaut d’installer correctement la dernière version du modulateur via le site, il pouvait arriver qu’une partie du signal audio, ne pouvant sortir telle quelle par le casque, soit recodée pour sortir où elle pouvait … donc par l’image.

Le médecin soupira.

- Fermez les yeux, monsieur Vincent. J’installe une nouvelle version du logiciel.

Quelques secondes suffirent, et quand le patient rouvrit les yeux, le problème avait disparu.

Il partit ravi. Le médecin, quant à lui, l’était beaucoup moins, relégué au rang de simple technicien informatique, confronté à des modifications logicielles et matérielles opérées par des tiers sur les prothèses qu’il avait lui-même posé, et devant tâtonner pour aider ses patients, avec une documentation de mauvaise qualité et dispersée.

Il pensait de plus en plus à la retraite, ces derniers temps.

Mais les mensualités de son exosquelette d’aide à la marche, ainsi que le prix de l’assurance et la maintenance, rendait le projet pour l’heure impossible. D’ici 5 ans peut-être. S’il n’avait pas d’ici là un nouveau problème nécessitant un autre dispositif onéreux.

 

Il dit au revoir à Monsieur Vincent, et fit entrer son patient suivant.

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19 août 2023 6 19 /08 /août /2023 07:51

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


J’ai croisé Matt par hasard à la fête d’anniversaire d’un ami. Il n’était pas comme les autres, qui ne pensaient qu’à boire, danser, et bien sûr ne pas finir la soirée seuls. Il semblait tout entier dans l’instant présent et, pour peu que vous croisiez son regard, il vous y plongeait également corps et âme rien que par son sourire.

Tout chez lui n’était que douceur, de ses yeux un peu triste derrière la joie de façade, au moindre de ses gestes qu’on aurait dit savamment calculé, comme une danse hypnotique. Et son timbre légèrement rauque, l’intelligence de ses mots … Il faisait tache dans cette soirée, mais pas dans le sens habituel. Elle n’était pas à sa hauteur.

Nous avons beaucoup parlé ce soir-là, dansé aussi. Au premier slow, il m’enlaça et je me laissai porter par le rythme lent et la chaleur de ses bras. A la fin, Il déposa un baiser sur mon front, et s’excusa de devoir partir : il se levait tôt le lendemain, il allait au mariage de sa sœur.

Sur l’impulsion du moment, je le suivis à l’extérieur de la maison, puis jusque chez lui dans sa voiture. Je n’avais jamais fait cela auparavant, ayant toujours été d’un naturel méfiant avec les garçons. Mais je sentais déjà que lui ne me ferait pas le moindre mal.

 

Je ne vous parlerai pas de la douceur extrême de sa peau, de la chaleur et de l’intensité de cette nuit, de l’accord parfait entre nous. Nous ne dormîmes pas.

Sur l’impulsion du moment, il m’invita à être sa cavalière au mariage. Nous passâmes rapidement par chez moi, au petit matin, et je trouvai heureusement quelque chose à me mettre.

Et c’est ainsi que je rencontrai sa grande famille, chaleureuse, exubérante, et tellement accueillante. A laquelle il me présenta, avec tellement de tendresse dans la voix que j’en fus bouleversée.

 

Ce jour fut un rêve éveillé, une pure magie que les suivants ne dissipèrent pas. Je passais tellement de temps chez lui qu’il fut évident que nous n’avions plus besoin de deux appartements. Tout alla très vite, et en moins de deux mois nous étions installés ensemble, et fiancés.

Et je ne sus jamais si c’était un oubli ou un accident, mais malgré la pilule, je tombai enceinte.

 

Aujourd’hui, cela fait 40 ans depuis ce jour-là, à Bristol, où j’épousai cet homme - qui ne cessa pas un seul jour depuis de m’hypnotiser d’un seul regard. Il y a des rencontres qui semblent écrites d’avance, la nôtre était de celles-là.

Bien du temps a passé, de l’eau a coulé sous les ponts. Nous avons eu 3 enfants, qui a leur tour ont eu des enfants. Ils sont tous là ce soir, pour notre anniversaire de mariage, occupés à piétiner  notre pelouse et à sauter partout en appelant ça danser, à boire (pour ceux qui ont l’âge), à rire, et à célébrer cette vie qui a su nous combler par ses bienfaits.

Matt et moi, enlacés dans un fauteuil, les regardons avec des larmes dans les yeux. Du bonheur qui déborde.

Je n’ai pas eu assez de cette vie, j’en veux plus, avec lui, avec eux tous. Je veux voir mes arrières petits- enfants, et puis les voir grandir et tomber amoureux à leur tour. Je veux voir le cycle se répéter, encore.

Tant que je peux voir tout ça depuis ce fauteuil, dans la douce étreinte de mon âme sœur…

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18 août 2023 5 18 /08 /août /2023 17:16

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023. Il répond également à la proposition 9 de Ecriture Créative, atelier d'écriture en ligne.


Je n’étais plus montée dans ce grenier depuis mon enfance. Et même à l’époque, je n’avais pas dû y pénétrer plus de 3 fois, qui s’étaient toutes terminées par une engueulade.

Je n’étais pas chez moi, ce n’était pas mes affaires, je n’avais pas le droit d’être là ni de toucher à tout comme ça…

Je me l’étais tenu pour dit, et même maintenant qu’Ethel était décédée, me léguant de façon incompréhensible la maison et tout ce qu’elle contenait, je n’osais pas passer la porte et monter la rampe. J’étais sûre que sa grande main d’ancienne boulangère allait m’agripper par derrière pour me faire redescendre, avant de me gratifier d’une fessée bien sentie.

J’en avais souvent reçu, dans mon enfance, de sa main ou de celle de ma grand-mère, qui m’avait élevée courageusement après le suicide de ma mère (alors que je n’avais que 2 mois). Mon père, je ne savais rien sur lui, sinon qu’il l’avait quittée avant de savoir qu’elle était enceinte. Elle avait voulu croire qu’il reviendrait, et qu’en l’apprenant il ne la quitterait plus. Mais elle avait fini par perdre espoir.

J’avais donc été élevée par une grand-mère pour qui je n’étais que le produit d’une relation « pas convenable », et une tante qui semblait me détester quoi que je fasse, et ne ratait pas la moindre occasion de me le faire sentir. Peut être me reprochait-elle la mort de sa sœur ?

Mais alors, pourquoi faire de moi son héritière ? Après tout, j’avais encore un oncle – que je ne voyais quasi jamais, même dans mon enfance - qu’elle adorait, et il avait trois enfants. Mais eux n’avaient rien reçu.

 

J’avais pensé que peut être la visite de la maison m’éclairerait un peu sur ce qu’Ethel pouvait bien avoir eu en tête dans les derniers temps. Mais tout était exactement comme je m’en rappelais, la dernière fois que j’étais venue ici, 15 ans auparavant. C’était le jour du décès de ma grand-mère, et j’avais tenté de faire la paix et d’établir une relation avec elle.

Elle m’avait reproché d’avoir toujours été une enfant trop turbulente, insupportable, d’avoir épuisé ma grand-mère avant l’heure. J’étais partie en claquant la porte.

Quelque chose m’échappait.

 

Je pris ma respiration et commençai à monter les marches, en les comptant dans ma tête, un, deux, trois, comme quand je montais un escalier étant enfant … Il y en avait exactement 9, je m’en souvenais. Et je débouchai dans cette grande pièce aux poutres apparentes, dans la pénombre et la poussière.

Elle était beaucoup plus dégagée que dans mes souvenirs. J’avais su par mon oncle que, quelques années auparavant, se croyant malade, elle avait entrepris de « mettre de l’ordre » pour ne pas laisser trop de travail le jour venu. Elle ne s’était trompée que de peu, ce qui n’était alors qu’un trouble mineur ayant évolué peu à peu pour finir par venir à bout de cette femme déterminée, qu’à l’époque je croyais indestructible.

 

Je déambulai sans buts quelques minutes dans les allées. Je ne savais pas bien ce que je faisais là. Mon oncle passerait le lendemain pour reprendre quelques souvenirs. Il m’avait demandé mon accord, timidement, comme si je risquais de refuser. Après, le reste partirait au vide grenier, et le contenu des autres étages suivrait. Je ne voulais rien récupérer ici, rien n’était à moi ni ne me rappelait quoi que ce soit.

J’étais définitivement une étrangère dans cette maison.

 

Soudain, mes yeux se posèrent sur un vieux coffre, dont la serrure semblait avoir été forcée. Ce qui m’intrigua le plus est que cet objet était le moins poussiéreux de la pièce, comme s’il avait encore été ouvert récemment.

Curieuse, je soulevai le couvercle, qui bascula dans un grincement réprobateur.

A l’intérieur, une photo. Je reconnus instantanément ma tante, ma mère, et son fiancé d’alors, qui l’enlaçait tendrement.

Mon père.

Je n’avais jamais été curieuse de cet homme qui avais choisi de quitter ma mère à un mois du mariage prévu. Et si je savais à quoi il ressemblait, c’est que j’avais déjà vu cette photo, en venant rendre visite à ma tante quand j’avais 8 ans. Elle avait rassemblé bien vite les papiers qui jonchaient la table de la salle à manger, mais j’avais eu le temps de la voir, de reconnaître maman, et de poser la question.

Ma grand-mère m’avait confirmé, la bouche pincée, qu’il s’agissait bien de mon père. Qu’il avait fait beaucoup de mal à ma mère avant de partir, et bon débarras !

Etonnant que Ethel ait conservé cette photo …

Je vidai peu à peu le coffre. Il y avait d’autres photos des deux sœurs, avec des personnes que je ne connaissais pas. Une photo avec mon oncle. Des copies de diplômes, des coupures de journal pour des remises de prix, des billets de concert. Quelques enveloppes sans nom d’expéditeur, toutes adressées à ma tante… et toutes vides.

Et puis, tout au fond du coffre, une enveloppe qui n’avait pas été ouverte. Et la mention du destinataire me figea sur place.

Aux bons soins de Ethel Coën … à l’intention de Marie.

 

J’étais confuse. Je ne connaissais pas suffisamment la vie de ma tante pour être sûre que j’étais la seule Marie qu’elle connaissait. Mais pour quelle autre personne aurait-elle reçu une lettre ? Quelque chose au fond de moi était convaincu que cette enveloppe était pour moi, et avait volontairement été laissée fermée, enterrée au fond de ce coffre.

Cela semblait irrationnel, jusqu’à ce que je retourne l’enveloppe et que je reconnaisse, de l’écriture de ma tante, ces quelques mots : « Je te demande pardon, Marie. »

 

Je déchirai l’enveloppe, la tête tournant et les larmes me montant aux yeux sans pouvoir expliquer pourquoi, et dépliai la lettre.

 

A l’intention de Marie Coën, de la part de Marc Toledano.

Ma chère fille,

Si un jour tu lis cette lettre, je suppose que tu seras adulte, et peut être même Ethel ne sera plus là pour t’expliquer. Jacqueline, ta grand-mère, ne voulant plus entendre parler de moi, ni que je sois présent pour toi d’aucune façon, je ne peux qu’espérer qu’un jour, mes mots te parviendront et que tu sauras ainsi enfin la vérité.

J’aurais tellement aimé faire partie de ta vie, que j’ai suivi de loin, du mieux qu’il m’a été possible, par le peu qu’Ethel a bien voulu m’en écrire. Mais j’ai dû me contenter d’être cet homme qui avait quitté ta mère sans même savoir que tu existais, la poussant au suicide.

Il ne se passe pas un jour sans que je regrette la façon dont les choses se sont déroulées.

Mais la vérité était que nous n’étions pas heureux elle et moi, que nous attendions de la vie des choses bien différentes. Je n’étais pas non plus le seul homme auquel elle s’intéressait à l’époque, et si l’on t’a dit que nous étions fiancés, sache que c’était surtout elle qui m’appelait ainsi pour parader devant ses amies. Le jour où je l’ai quittée, après une dispute très violente, elle partait retrouver un autre homme.

J’ai croisé Ethel, et je lui ai tout raconté. Nous avons beaucoup parlé, cette nuit-là, puis dans les semaines qui ont suivi, devenant peu à peu … plus proches. Autant qu’il est possible pour un homme et une femme.

Laura, de son coté, était jalouse. Elle avait quitté son nouveau « fiancé » et ne supportait pas de me voir tourner autour d’Ethel. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour nous séparer, racontant des mensonges à leur mère.

Quand je demandai Ethel en mariage, sa mère refusa et m’ordonna de partir, me menaçant du pire si j’osais revenir un jour.

Mais ne lui en déplaise, je ne perdis pas contact, tentant de convaincre l’amour de ma vie de partir avec moi. Mais elle tenait trop à sa famille pour s’enfuir. Et les choses restèrent ainsi.

Jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle était enceinte de toi.

J’imagine le choc que ces mots doivent provoquer en toi. L’ampleur du mensonge est immense, et crois bien que j’aurais tout fait pour que tu n’aies pas à le vivre. Mais la vérité est là : Ethel est ta mère. Et comme elle n’était pas mariée, Jacqueline refusa qu’elle élève cet enfant « impur » dans sa morale décadente, et décida de l’élever elle-même. Ethel plia devant la volonté de ta grand-mère (tu sais qu’on ne pouvait pas facilement lui dire non).

Peu de temps après, Laura, rendue folle par l’annonce de la grossesse, et qui avait du séjourner quelques temps chez une lointaine cousine pour « se reposer », revint à la maison, dans les jours qui précédèrent ta naissance.

Ce fut plus qu’elle ne pu en supporter. Tu connais cette part de l’histoire, sauf que cela ne se passa pas « des mois après ».

Tu naquis discrètement à la maison, Ethel aidée d’une sage-femme. Sur les papiers, on déclara que tu étais la fille de Laura, décédée deux jours avant, et que son suicide avait retardé les formalités.

Aux yeux de ta grand-mère, le suicide de Laura était maintenant ma faute (parce que je l’avais quittée après l’avoir mise enceinte), et Ethel pouvait vivre sa vie sans honte.

Elle m’écrivit pour me mettre en garde : si Jacqueline me voyait, elle m’accueillerait le fusil à la main.

On te fit école à la maison, tu ne t’en éloignais jamais sans être surveillée par ta grand-mère … je ne pouvais pas approcher.

C’est donc pour cela que je me décide à écrire cette lettre.

Tu pourrais, bien sûr, ne pas en croire un seul mot.

C’est pourquoi j’y joins celle d’Ethel, m’annonçant ta naissance dans des termes très clairs. Tu reconnaitras sans doute son écriture.

 

 

Les yeux noyés de larmes, Je ne pus continuer la lecture, mon père se perdant en excuses pour ne pas avoir osé malgré tout … je ne voulais pas connaître ses sentiments, c’était au-dessus de mes forces.

Cette lettre était sans tact, violente de toutes les façons.

Après un long moment à tenter de reprendre mes esprits, une pensée me vint, et je repris le contenu du coffre, un papier à la fois, jusqu’à la notice nécrologique que je croyais avoir vu passer.

Marc Toledano, mon père. Mort 3 ans plus tôt. Laissant derrière lui 4 enfants et 9 petits enfants.

Une belle grande famille que je découvrais sur papier et dont j’ignorais tout, je n’avais même pas la moindre adresse. Et puis, aurais-je vraiment envie de prendre contact ?

J’étais complètement perdue.

 

Ce qui était sûr, par contre, c’est qu’il allait me falloir plus de temps pour décider quoi faire de la maison et de ce qu’elle contenait.

Je descendis l’escalier et tout ce sur quoi mon regard se posait était nouveau, comme si j’étais passée du noir et blanc à la couleur.

Je passai beaucoup de temps dans la maison, les semaines qui suivirent, seule ou avec mon oncle.

Il savait tout, mais ma grand-mère l’avait menacé s’il disait quoi que ce soit. Alors il avait pris ses distances. Et même après sa mort, il avait gardé le silence, pensant qu’Ethel finirait par tout me dire.

Nous nous rapprochâmes beaucoup.

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