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Ce blog et les écrits qu'il contient sont mis à disposition par Michel Bosseaux (l'auteur) selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
 

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28 août 2023 1 28 /08 /août /2023 12:48

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


C’est durant mon dernier voyage que j’ai eu pour la première fois cette étrange sensation. C’était vers Bombay, je crois – même si au bout d’un moment toutes les destinations se ressemblent, tout ce que j’en vois étant des aéroports bondés puis un chauffeur empressé, et finalement un grand hôtel dont je ne sors quasi pas vu que les réunions se tiennent souvent dans un salon ou au restaurant.

300 jours par an en déplacement professionnel, pour aller écouter des gens croyant savoir ce qu’ils voulaient m’expliquer mon métier, en souriant poliment, avant de leur suggérer, que le prétexte soit économique, politique, ou plus personnel en les flattant éhontément, de changer leur approche pour quelque chose présentant moins de risques. C’est plus de la psychologie, finalement, que vraiment du consulting en gestion de projets. Mais je suis grassement payé pour cela, et mes clients sont généralement ravis d’avoir fait appel à moi.

Mais cette fois, il y avait quelque chose de différent, comme un décalage. Je savais parfaitement ce que je devais dire à mes interlocuteurs, à propos desquels j’avais étudié les dossiers fournis par mon assistant. Somme toute le projet concerné – la construction de plusieurs nouvelles centrales électriques et le déploiement d’un réseau moderne à travers tout le pays – était plutôt clair et bien pensé. Tout le monde était content, des entreprises qui signeraient là un chantier colossal, aux populations concernées qui bénéficieraient largement, en passant par les décideurs sur place (gouvernement, fonctionnaires), tous recevant des gratifications, argent,  cadeaux ou « services ». Rien d’inhabituel. Sauf que pour les habituelles raisons d’ego et d’appât du gain, les choses se passaient assez mal.

Et donc me voilà, en avion puis en voiture puis dans cet hôtel, pour venir jouer les pompiers là où rien n’aurait du pouvoir brûler, sur un dossier dont les aspects techniques n’étaient pas de mon ressort, mandaté par une société française œuvrant dans le nucléaire et approuvé par les autres parties. Et ressentant pour la première fois la sensation de ne plus du tout savoir ce que je faisais là.

La réunion allait bientôt commencer, et je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi. Moi qui, depuis bientôt 30 ans, menait cette vie de nomade, oubliant souvent qu’il y avait une femme et des enfants qui m’attendaient quelque part, ne comprenant pas pourquoi elle avait supporté cette vie et m’accueillait toujours avec autant d’amour … Ca avait fini par me rattraper, comme tous mes collègues avant moi. Je ne savais plus qui j’étais, ça ne m’amusait plus depuis longtemps et aujourd’hui ce n’était plus qu’une routine assommante. A laquelle il me paraissait insensé que puisse se résumer ma vie.

 

Je respirai à fond, affichai mon plus beau sourire professionnel, et saluai mes interlocuteurs qui commençaient à arriver. Nous entrâmes dans la salle de réunion, et je fis plus que bonne figure : d’une situation totalement bloquée à l’entrée, je fis un contrat encore amélioré à la sortie, toutes les parties se félicitant des avancées.

Je prétextai le décalage horaire pour décliner leur invitation à diner.

Je remontai dans ma chambre, profondément insatisfait. Puis après un long moment à réfléchir, j’appelai chez moi.

« Oui, c’est moi. Je reprends l’avion demain, comme prévu.

Mais après j’arrête. C’était le dernier voyage ».

Mes larmes firent bientôt écho à celles de ma femme. Nous parlâmes vraiment, pour la première fois peut être. Du merveilleux voyage que nous allions entamer ensemble, pour le reste de nos vies.

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27 août 2023 7 27 /08 /août /2023 10:00

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


Chaque jour a sa couleur.

 

J’ai démarré ce matin avec un grand café bien corsé, accompagné de deux bâtons de chocolat. Cela n’a pas suffi à chasser mes sombres pensées, mais au moins cela m’a réveillée et suffirait à me tenir debout. D’habitude je mangeais plus, mais j’avais le cœur au bord des lèvres aujourd’hui.

 

Puis, je me suis préparée, avec les vêtements prévus pour l’occasion, une veste et des chaussures assorties, du fond de teint mais quasi pas de maquillage. Après tout, je n’allais pas au bal. Même si métaphoriquement, ce serait ma dernière danse avec toi. Je ne sais plus lequel de mes frères m’avait sorti ça, hier. Mes pensées se mélangeaient. Mais peu importe, il se trompait. Ce n’était pas une danse, ou alors tu avais été maladroit pour la première fois de ta vie et tu étais tombé.

 

Tout le monde chuchotait autour de moi. Il faut dire qu’après ma crise de colère d’hier soir, ils ne devaient plus savoir comment me parler. Ils m’attendaient. Nous étions un petit peu en retard sur le planning militaire que mon père nous avait annoncé en fin de soirée, avant que je le remette à sa place. Ce n’était pas lui qui décidait, cette fois. La cérémonie n’avait aucune chance de commencer sans moi.

 

Nous partîmes finalement, directement vers le crematorium. Je n’avais pas souhaité accompagner le cercueil, à quoi bon ? Puis j’avais du mal à tenir debout moi-même, alors j’aspirais seulement à un moment de recueillement où nous serions tous assis, dans un bel endroit que tu aurais aimé. Pas debout autour de ton cercueil, rien que l’idée était un calvaire.

J’avais du mal à penser à quoi que ce soit. Même à toi, je n’y arrivais pas. Je fonctionnais, j’allais où je devais, mais je n’étais pas vraiment là. Comme dans les cauchemars que je faisais avant de te connaître, où je n’étais que spectatrice des évènements, où j’avais beau faire et dire et même crier et frapper, personne ne remarquait ma présence et ne tenait compte de mes mots.

 

Au crématorium, tout était prêt et la cérémonie pu avoir lieu. Il y eut des larmes, de ta famille principalement. On m’observait, je le sentais bien. Moi, j’avais déjà pleuré tellement au cours des deux derniers mois que j’étais un puit à sec, sans la moindre capacité à réagir, sans énergie. Qu’ils pleurent, donc, je ne leur ferais pas concurrence. J’aurais préféré qu’ils soient là, à ton chevet, dans les derniers moments. Tu les avais réclamé à de nombreuses reprises. Mais ils n’avaient pas voulu comprendre la gravité de ton état, l’urgence à être présents. Ils étaient tous très occupés, ils viendraient pendant le week-end, si c’était possible…

Tu étais mort en te sentant abandonné en partie. Je ne leur pardonnerais pas.

J’avais refusé de subir les condoléances des invités. Mes frères faisaient barrage, expliquant que j’étais « en état de choc », d’humeur « fluctuante », qu’il ne fallait pas en rajouter.

 

La cérémonie se termina par la dispersion des cendres, dans le parc adjacent, sur une portion près d’un grand arbre. J’y avais tenu. Tu aurais beaucoup aimé.

Le ciel avait adopté les mêmes tons que nos vêtements et l’humeur du jour. Bientôt, un éclair traversa l’horizon et nous eûmes juste le temps de retourner nous abriter dans le bâtiment avant que la pluie nous transperce.

Nous restâmes là à attendre, dans le hall, pendant plus d’une heure, avant de pouvoir rejoindre les voitures.

 

Puis nous partîmes.

 

Une fois rentrée, je montai sans un mot, m’allongeai sur le lit, et m’endormit ainsi, toute habillée. J’espérais rêver de toi mais ce ne fut pas le cas.

Chaque jour a sa couleur. Ma nuit eut la même que cette journée.

Noir.

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25 août 2023 5 25 /08 /août /2023 11:21

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


Entre nous, tout avait vraiment commencé par un appel téléphonique à 2h00 du matin. Tu m’avais appelé de Taiwan, via ton PC, en te trompant d’un chiffre dans ton numéro. Il y avait quelque chose dans ta voix, derrière la fatigue et la tristesse, qui m’avait interpelé. Bien sûr tu t’étais excusée et avais raccroché. Mais après beaucoup d’hésitation, c’est moi qui t’avais recontactée une heure après, te demandant simplement si tu avais besoin de parler.

Ce que nous fîmes tout le reste de ma nuit, et une bonne partie du samedi. Tu te confiais comme si nous étions amis depuis l’enfance. Comme si ta vie en dépendait, aussi, et même si tu ne l’as jamais avoué, je me demande si ce n’était pas précisément le cas.

Tu étais là-bas pour le travail, c’était extrêmement bien payé par rapport à l’Europe, ton travail était extrêmement apprécié et valorisé par tes employeurs, mais il devait toujours être présenté ou confirmé par un homme lors des réunions, tu ne pouvais pas t’exprimer seule ou parler directement aux responsables. La place de la femme dans les sociétés asiatiques restait délicate. Et si ce n’était pas la raison principale de ton mal être, cela n’aidait pas.

Tu te sentais extrêmement seule, loin de ta famille, sans aucun ami ici ou là-bas. Ton but premier en allant travailler là-bas était de rejoindre ton copain, mais sa famille n’avait pas apprécié qu’il leur présente une occidentale. Il t’avait abandonnée, du jour au lendemain.

Le seul contact qu’il te restait était ton père, travaillant en horaire de soirée, et généralement disponible vers 2h00 du matin, quand il rentrait du travail. C’était le seul horaire susceptible de vous convenir à tous les deux, et ça ne pouvait pas durer longtemps.

J’appris aussi que tu étais malade, ce que personne ne savait. Tu l’avais découvert lors d’un test de routine. C’était une maladie orpheline, c’est tout ce que tu acceptas de m’en dire. Aucun traitement, il fallait vivre avec, et accepter qu’un jour elle t’emporterait.

 

Tu avais malgré tout cela une force de vie, une rage bien perceptible, que les conditions n’avaient pas encore réussi à briser.

Tu m’impressionnais beaucoup.

Je te parlai de moi aussi, même s’il n’y avait pas grand-chose à en dire par comparaison, simple auteur auto publié tirant le diable par la queue, d’une foire du livre à une séance de lecture semi improvisée, et survivant en rédigeant des articles publicitaires pour de grandes marques sur internet.

 Au fil de nos conversations, nous dérivions du cinéma aux livres, de la musique à la politique, pour revenir à ton travail et mes écrits toujours anonymes. Nous riions beaucoup.

Je ne savais pas à quoi tu ressemblais, et inversement. Aucun de nous ne ressentait le besoin d’y changer quoi que ce soit. Nous étions les amis du bout du monde, nous dansions sur le fil de ton premier appel accidentel.

Cela dura deux ans ainsi.

 

Et puis un jour tu décidas de rentrer au pays. Ton travail était achevé, on te proposait un autre contrat ici, après une période de repos dont tu disais avoir besoin.

Ta maladie avait beaucoup progressé les derniers temps, mais tu préférais comme toujours parler de tout et de rien, sauf de cela.

 

Nous continuions à nous appeler comme si tu n’étais pas maintenant à 45 kms de distance. Nous ne voulions pas banaliser ce que nous avions, détruire la part d’inconnu qui nous permettait de rêver (c’était tes mots pour le dire).

 

Mais depuis une semaine je n’avais plus de nouvelles. Tu n’étais plus connectée sur messenger, et je n’avais pas de numéro de téléphone local pour te joindre – nous n’en avions plus eu besoin - . Je ne pus qu’attendre, et espérer.

Jusqu’à cet appel, au milieu de la nuit, d’un numéro que je ne connaissais pas, mais dont le préfixe était celui de ta région. Et qui scella la fin de notre relation si particulière.

 

Aujourd’hui je te parle, chère amie, un bouquet de fleurs à la main, hésitant encore à le poser sur la tombe de cette jeune femme si belle sur la photo que ton père a choisie, cette jeune femme que je n’ai pas connue.

Même quand il a fallu t’hospitaliser, à la toute fin, tu n’as pas voulu me contacter. Il ne pouvait pas être question de parler de ça entre nous, tu ne le souhaitais pas. Tu ne concevais pas non plus de devoir dire au revoir. Ce que tu préférais dans mes écrits, c’était tout ce que pouvait préserver de simples points de suspension. Toujours la même volonté de rêver au-delà, que tout reste possible, hors du carcan de la réalité trop crue.

Ainsi tu as choisi de partir sur des points de suspension. Moi devant ta tombe, les fleurs à la main en forme de point final, ça ne t’aurait vraiment pas plu. Mais je le dois bien aux rêves que nous avions tous les deux, que tu m’as confié au fil de ces années et que j’emporterai avec moi en repartant d’ici. Une sorte de passage de témoin, avant de continuer à les rêver pour toi.

 

A te garder bien vivante à travers eux, et t’entendre rire encore, pour tout le reste de ma vie.

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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 09:11

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


Nous avions été appelés au petit matin. Un hélicoptère de surveillance qui survolait l’autoroute à la poursuite d’un « go fast » avait signalé un cercle parfait au plein cœur de la forêt, et comme il ne pouvait pas se dérouter de sa mission, nous n’en savions pas plus.

Mais là, après une bonne heure à nous orienter comme nous le pouvions, tous les instruments de repérage (électroniques ou non) semblant devenus fous, nous arrivâmes en vue de la trouée.

Nous étions venus avec une équipe canine, c’était la procédure quand nous nous enfoncions ainsi dans les bois. Mais à l’approche de la « clairière », ils semblèrent devenus comme fous, aboyant furieusement et refusant d’avancer. C’est sans eux que nous avons donc parcouru les derniers mètres.

 

Au moment de déboucher au soleil, Francis, mon collègue, me rattrapa par le bras, me tirant vers l’arrière. L’autre gendarme à ma droite s’engagea … et des éclairs bleus sortant du sol le carbonisèrent instantanément !

Ce qu’il resta de son corps aurait dû retomber au sol mais sembla rester en suspens, oscillant entre 5 et 20 cm au-dessus, des éclairs le reliant à la terre. Celle-ci semblait également comme brûlée, aucune végétation n’y était présente.

En observant les pourtours de la clairière, que nous mesurâmes sans nous y engager à environ 50 mètres de diamètre, nous observâmes que les arbres qui la bordaient avaient été comme coupés, avec beaucoup de précisions et des traces évidentes de brûlure, n’en laissant que là les deux tiers, là encore la moitié, debout. En hauteur, nulle trace de la moindre branche ou feuille qui aurait surplombé la trouée.

Comme un tir de laser depuis l’espace, pensais-je alors, en ricanant intérieurement.

Mais le phénomène « électrique » ne collait pas avec cette théorie.

D’ailleurs il ne collait pas non plus avec les incidents précédents qui nous avaient été rapportés, un peu partout sur la planète, et récemment à moins de 10 kms d’ici. C’était la première fois où un phénomène se produisait dans la même zone qu’un précédent.

Nous avions fini nos observations sur le périmètre, et on nous fit savoir que les équipes de fouille dans la forêt n’avait strictement rien repéré d’anormal. Là encore, c’était conforme aux autres occurrences. Il n’avait jamais été possible de trouver le moindre élément, l’ombre d’un début de piste.

Il fallait néanmoins continuer à suivre la procédure, et donc nous devions maintenant prélever des échantillons à analyser.

 

Nous en étions à nous interroger sur la façon de procéder pour ne pas finir comme notre collègue, quand son corps fut secoué par une gerbe d’étincelles presque plus intense que celle qui l’avait tué … puis retomba au sol brutalement, sans plus la moindre trace d’éclairs.

C’est au même moment que nos appareils électroniques semblèrent se souvenir de leurs fonctions, et nous pûmes continuer les relevés, en progressant d’abord prudemment, tâtant le sol de la clairière avec des bâtons avant d’y poser le pied.

Nous prîmes le plus de photo et d’échantillons qu’il fut possible. D’autres équipes y retourneraient si les scientifiques le jugeaient nécessaire.

Bien sûr, les analyses ne donneraient rien, j’en aurais mis ma main à couper. Ce qui avait taillé et brûlé les arbres et le sol, dans une forme parfaitement circulaire, au plein cœur de la forêt pendant une nuit paisible, ne serait pas expliqué par un chercheur dans un laboratoire.

Des sortes de cristaux, qui vibraient légèrement au toucher, furent par contre découvert mélangés à la terre. Peut-être le premier indice sérieux que nous pourrions avoir, pensais-je.

 

Mon travail ici était terminé, et je repartis avec l’équipe.

 

Quelques jours plus tard, je fus convoqué à la préfecture. Parmi les personnes présentes, je ne connaissais que mon supérieur direct. Personne ne jugea bon de faire les présentations.

On me dit qu’une erreur s’était glissée dans mon rapport de l’examen des lieux, et que pour le bien de tout le monde, mais surtout le mien, il allait falloir que j’en signe une version amendée. Qu’il fallait que tout soit bien exact, que c’était trop important. On ne me répondit pas quand je demandai de quelle erreur il s’agissait, et c’est à peine si on me laissa le temps de parcourir la nouvelle version du rapport. Où ne figurait plus la mention des cristaux.

Je choisis de ne pas poser de questions à ce sujet, et je signai.

Il y avait une autre page ajoutée à la fin du rapport, qu’on me dit de lire attentivement avant de la signer également. C’était un accord de confidentialité. Je n’avais pas le droit de dire quoi que ce soit de ce que j’avais vu dans la forêt, ni même que je m’y étais rendu, ou qu’il s’y serait passé quelque chose d’étrange. Officiellement, ce jour-là, ni moi ni mon unité n’étions de service.

 

Aucun des autres évènements, même les autres cas en France, n’avaient fait l’objet d’un tel « effacement ». C’est donc qu’il devait y avoir quelque chose de différent, cette fois.

Mais de toute ma carrière, je ne sus jamais de quoi il s’agissait.

De nombreux autres évènements furent signalés partout autour du monde. Je soupçonnais qu’il y en avait bien plus que ce qu’on laissait filtrer aux actualités. Et que nous devions en savoir bien plus sur le sujet, également.

Je ne cessai d’espérer une explication de mon vivant.

 

Mais cela fait 10 ans maintenant que j’ai pris ma retraite. Et au fond de mon lit, dans l’hôpital militaire où on m’avait admis pour la 3ème fois en 2 mois, avec le médecin qui m’expliquait que je ne sortirais pas cette fois, que c’était une question d’heure, de jours peut être, et qu’il n’avait jamais vu un cas comme le mien de toute sa carrière, je sus que je n’aurais jamais l’explication.

 

Mais les petits éclairs bleus qui dansaient au bout de mes doigts me disaient, je suppose, tout ce que j’avais passé ma vie à attendre.

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23 août 2023 3 23 /08 /août /2023 22:01

Texte écrit dans le cadre du défi créatif d'aout 2023.


La couleur n’était plus la même. Le monument improvisé – 3 morceaux de bois disposés grossièrement en pyramide, et calés par des pierres – accusait les années écoulées. L’humidité avait fait son œuvre, et si la mousse qui avait colonisé l’ensemble ne l’avait pas renforcée, les craquelures bien visibles auraient sûrement fait tomber la structure.

Dix ans que je n’étais pas revenu ici, depuis ce jour où mes frères et moi avions enterrés notre compagnon d’aventures sous cette « dalle » digne de lui.

Sur la face avant de la pyramide, la figurine que nous avions collé à la super glu tenait encore, par un miracle incompréhensible. Au-dessus, nous avions écrit le nom de notre ami à 4 pattes.

Sphinx.

C’était un chat errant que nous avions croisé le premier été que nous avions passé dans ces bois. Le premier jour, nous avions fait une randonnée, et il était là, assis derrière un tronc d’arbre, à nous observer stoïquement quand nous passâmes à sa hauteur. Puis nous le retrouvâmes, de loin en loin, sans jamais l’avoir vu se lever pour nous suivre, toujours dans la même position. Assis, à nous regarder.

Son nom nous sembla aller de soi.  

Notre père accepta de le garder.

A partir de ce jour, quoi que nous fassions, nous emmenions Sphinx avec nous, et le prenions en photo, toujours assis, le regard pénétrant, à coté de nos découvertes du jour (qu’il s’agisse d’une pierre taillée trop précisément pour que ce soit l’œuvre de la nature, d’une empreinte étrange prétexte à un jeu de piste, ou d’un chevreuil que nous réussîmes à ne pas faire fuir, suffisamment longtemps pour prendre la photo).

 

Le dernier jour des vacances, au moment de partir, nous l’avons cherché partout.

Mais au bout de deux heures, il fallut bien partir sans lui.


Aussi incroyable que cela puisse paraître, à notre arrivée l’année d’après, il nous attendait, assis devant la porte du chalet. C’était bien lui, avec son regard si pénétrant, et le collier que nous lui avions trouvé et auquel ma mère avait accroché une médaille.

 

Et le rituel se répéta, années après années. Sphinx nous attendait à notre arrivée, et disparaissait le jour de notre départ. Par habitude, nous ne le cherchions même plus.

Le dernier été pourtant, j’eu la sensation que quelque chose était différent, et pour en avoir le cœur net, je fis le tour du chalet puis je suivis notre sentier favori sur une centaine de mètre.

Il était là, recroquevillé contre le même arbre où il nous attendait, bien des années avant. Mort depuis des heures, semblait-il. Nous n’avions jamais su quel âge il avait à notre première rencontre, mais cela faisait 10 étés que nous passions ici avec lui, et les derniers temps il avait arrêté de nous suivre, préférant se trouver un endroit tranquille pour dormir en attendant que nous revenions lui montrer nos trouvailles, qu’il observait toujours du même regard.

 

Nous l’avons enterré au pied de cet arbre, le grand bouleau qui marquait la limite au-delà de laquelle on ne nous voyait plus de la maison. Le début de l’aventure. En achevant la pyramide par-dessus, nous savions tous qu’aujourd’hui en était la fin.

Nous n’eûmes jamais le cœur de revenir.

 

Mais 10 ans après, par nostalgie sans doute, j’étais de retour au chalet. Lui aussi avait connu des jours meilleurs. Malgré le gardien qui venait périodiquement l’entretenir, ce n’était plus comme dans mes souvenirs.

J’aurais aimé que mes frères soient là eux aussi, mais ils avaient décliné. L’un était « trop occupé » - ceci dit d’une voix soudain stressée et gênée, la respiration courte, l’autre ne voulait pas y repenser.

 

Pour eux non plus, la couleur n’était plus la même sans doute. Notre enfance était morte le dernier jour de l’été cette année-là, et reposait ici, sous le regard de sphinx. Et le temps qui avait passé nous avait changé autant que cette tombe. De notre enfance heureuse, c’est cette tristesse qui était restée la plus vive.

 

Je restai accroupi un long moment, à observer la figurine qui me regardait, et à tenter de me remémorer le bonheur d’avant.

Puis, je repartis d’un pas hésitant, perdu dans mes pensées, en direction du chalet.

J’eu la certitude que j’arpentais ce sentier pour la dernière fois.

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