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Ce blog et les écrits qu'il contient sont mis à disposition par Michel Bosseaux (l'auteur) selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
 

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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 10:50

Ce texte a été écrit d'abord en version courte ( 1500 signes), puis allongé en incorporant :
- un début imposé par le thème d'un atelier d'écriture  ("le docteur Bonenfant" -> "... un miracle, la nuit de Noël)"
- le thème "apparences" de l'atelier imaginair (voir les liens de ce site)


 

 Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : " Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... ". Et tout à coup, il s'écria :

- « Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël.
 
A vrai dire, ce n’était pas ainsi que le voyait l’homme qui me l’a raconté. Mais tout est relatif, bien sûr.
 
A l’époque, j’étais tout jeune médecin, et comme la nuit de Noël on manque toujours de personnel, j’étais de garde avec les infirmières. Affecté à « l’unité spéciale » comme ils disaient alors.
 
Qui ça ils ? ben les « spécialistes » qui y travaillaient.
 
J’avoue que j’ignorais en quoi consistait exactement leur travail. Mais ce n’était pas fondamental pour une garde. J’avais juste besoin que les dossiers de chaque patient soient en ordre, pour pouvoir parer à toutes éventualités.
 
Oui oui j’en viens aux faits… vous voulez votre miracle de Noël…
 
Les infirmières m’avaient raconté qu’il y avait eu beaucoup d’agitation dans la journée, au bloc d’opération 113, celui de « l’unité spéciale ». Elles n’en savaient pas plus, juste que le patient était maintenant dans une chambre, bien vivant, réveillé. Et qu’il appelait toutes les 5 minutes, pour tout et pour rien. Probable qu’il se sentait seul. Pas marrant de passer la nuit de noël à l’hôpital, en chambre individuelle, sans famille proche.
Je crois que sans l’avoir jamais vu, je le comprenais, cet homme. Aussi, quand il appela la fois suivante, j’annonçai à la chef infirmière que j’y allais, et que si elle avait besoin de moi, elle n’aurait qu’à venir me chercher.
 
Il voulait de la compagnie, et la soirée était fort calme. Je me sentais en fait aussi seul que lui, probablement. J’y allai donc. »
 
***
 
L’homme m’attendait, étendu sur son lit, le regard perdu au plafond. Dans un premier temps, je doutai qu’il m’ait seulement entendu entrer. Mais bientôt il me salua.
 
- tiens, un docteur… elles en ont eu assez de mes appels ? »
- Il faut les comprendre, monsieur… il n’y a pas que vous dans le service. Et puis, c’est la nuit de Noël
- oui je sais … je pense à ma famille, qui doit être occupée à fêter sans moi… ça me rend triste.
- A vrai dire, je pensais que votre famille viendrait vous voir ce soir. C’est le cas pour presque tous les autres…
- Ils ne savent même pas que je suis ici, Docteur. J’aurais bien aimé les prévenir, mais on ne me l’a pas permis. Et de toute façon, ça ne servirait à rien.
- On ne vous l’a pas permis ???? comment ça ????? et puis si, ça servirait ! Ils doivent être fous d’inquiétude !
 
- Détrompez-vous, docteur… Ne vous agitez pas ainsi, vous me donnez le tournis.
Asseyez-vous, et laissez-moi vous raconter une histoire.
 
Comme vous me voyez là, je suppose que vous me donneriez une trentaine d’années… oui, je m’en doutais. On dit souvent que le physique est trompeur, qu’il ne reflète pas ce qu’on a dans la tête. Dans mon cas, rien n’est plus vrai.
Pourtant, dans cette vie qui vous apparaît comme plutôt courte, comme tout le monde j’ai aimé et détesté. Souffert, prié, souffert encore. Je me suis émerveillé, et ennuyé aussi. J’ai connu le dégoût. Je n’ai rien oublié de la faim, la soif, les maladies, le désir. Tout me revient clairement comme je vous parle, là, même si pas forcément dans cet ordre. Et pour tout dire, je ressens certaines de ces choses, là, maintenant. Mais il y a une différence entre maintenant et avant.
 
A l’époque, j’étais vivant.
 
- Si je puis me permettre… vous l’êtes toujours, monsieur.
- Oui je sais. Je le suis toujours. Enfin, il paraît. Mais écoutez-moi jusqu’au bout.
 
J’ai mené ma vie un peu comme tout le monde, sans rien en faire qui l’aurait rendue « inoubliable ». Je n’ai été ni artiste, ni savant, ni sportif, homme politique, riche homme d’affaires. Ni roi ni héros. J’ai juste été moi, et ça m’a suffi. Mes enfants parleront de moi à leurs enfants. S’en souviendront-ils ? Deux générations, et on n’en parlera plus, de l’ancêtre !
 
Oui, j’ai des enfants, docteur. Une femme qui m’aime, aussi. Non je vous ai déjà dit, ils ne s’inquiètent pas du tout. Pas dans le sens où vous pourriez le penser. Laissez-moi continuer.
 
Malgré l’apparence de jeunesse du corps que vous avez devant vous, il me semble quand même qu’elle a été bien remplie, ma vie. Rien qui justifie des regrets. Rien qui vaille des prolongations. A vrai dire, depuis quelque temps, je suis un peu fatigué…
 
Donc c’est avec soulagement que j’ai accueilli la mort, quand elle est passée me chercher.
 
***
 
A ce point du récit, le docteur Bonenfant s’arrêta, savourant l’effet de la dernière phrase. Un homme bien vivant, qui prétend que la mort est venue le chercher, il fallait le temps que l’idée fasse son chemin dans l’esprit de ses petits-enfants.
Il en profita pour allumer un bon cigare… mmm, un délice
 
- Papy, il était fou le monsieur alors ? Et c’est quoi, le miracle ?
- Oh là, pas si vite les conclusions, mes petits… dans la vie, il ne faut jamais se fier aux apparences. J’en ai eu une parfaite démonstration ce soir-là.
- Raconte, papy, raconte !
 
Alors, il raconta
 
***
 
- D’après votre dossier, vous ne présentez qu’une légère arythmie consécutive à l’anesthésie, mais sinon vous n’avez jamais risqué la mort, monsieur…
- Docteur, arrêtez de penser avec vos yeux et écoutez-moi.
Je vous affirme que la mort est passée me chercher. Je sais, ça a l’air incroyable. Mais vous allez comprendre.
 
Donc là, en ce moment paradoxal, je pense à ma vie, terminée je vous le répète. Et c’est ma mort qui commence.
Sauf que rien n’a changé.
 
A nouveau j’aime, je déteste, rien ne manque. Sauf la vraie mort.
 
Oui, je vois que vous êtes soulagés, je ne suis pas complètement fou, je sais bien que là je ne suis pas ce qu’on peut appeler mort. Je vous parle, j’ai un cœur qui bat. Tout va bien, oui.
 
Mais ce corps n’est pas le mien. Ils m’en ont trouvé un autre, « compatible ».
Ils m’ont volé ma mort.
 
Vous ne comprenez pas, docteur ? Normal. C’est encore top secret, ils doivent encore faire des tests pour être sûrs avant de présenter les résultats de leurs travaux.
 
Voilà, je suis le premier « transplanté mental ». Le même homme, mais dans un autre « habitacle » de chair, si vous voulez.
 
J’ai 50 ans de moins, « toute la vie devant moi ». Quelle ironie.
 
***
 
Le docteur interrompit à nouveau son récit. Les enfants étaient plus attentifs que jamais, mais lui, il avait besoin de boire un petit verre. Se souvenir n’était pas chose facile.
Mais bien vite, il continua.
 
- Je … bon, je sais, ici c’est « l’unité spéciale », on doit vous l’avoir dit… et je n’ai pas la moindre idée de ce qui la rend « spéciale »… mais vous avouerez quand même que votre histoire est dure à croire, non ?
 
L’homme sourit, compréhensif.
 
- C’est pourtant simple, docteur.
J’ai 79 ans. Je ne les fais plus, mais ce n’est pas la réalité, ce corps, je vous l’ai déjà dit.
J’ai fait une crise cardiaque. Banal, à mon âge. Ma femme a appelé les secours, ils sont arrivés vite, mais n’ont rien pu faire. Je suis mort peu après mon arrivée à l’hôpital. Et normalement l’histoire aurait dû s’arrêter là, une banale fin de vie pour une personne âgée.
Sauf qu’avant même que je décède, « l’unité spéciale », comme vous dites, m’avait déjà pris en charge. Mon décès était prévisible à l’arrivée, ils avaient besoin d’un cobaye... voilà.
 
Pour le corps, c’est une autre histoire. Un homme jeune, qui s’est effondré brutalement. Rupture d’anévrisme, hémorragie cérébrale. Il est arrivé vivant ici, mais malgré l’opération, le drainage du sang et que sais-je encore, il ne s’est pas réveillé. Bien vite, l’activité cérébrale a cessé. Mystères du cerveau.
C’était idéal pour les médecins. Ils voulaient voir si avec une autre « âme », le cerveau redémarrerait.
La technique a l’air au point, vous ne trouvez pas docteur ?
 
- C’est… oui en effet, très au point, c’est un vrai miracle !!! La science a vaincu la mort !
 
***
 
Les enfants, fascinés par le récit, acceptèrent mal une nouvelle interruption. Mais le docteur Bonenfant ne pouvait pas leur raconter la fin telle quelle. Il emprunta donc un raccourci, enjoliva quelque peu, expliqua que si la technique n’avait finalement pas été adoptée, c’est qu’elle ne marchait que dans des cas très rares, que ça entraînait des complications… ce qui n’enlevait rien à ce miracle de la science. Que ce soit un cas unique ne lui donnait que plus de valeur.
 
Les enfants firent de beaux rêves cette nuit-là.
 
Le docteur, quant à lui, ne put pas dormir, se souvenant.
 
***
 
- Un miracle ? oui, on peut voir ça comme ça.
Mais mettez-vous un instant à ma place, docteur.
Toute une vie à apprendre à me connaître, à apprivoiser ce corps, à me construire une vie, une famille.
Et puis là, vous vous enthousiasmez et je subis. Vous souriez, et moi, je ne me reconnais plus.
Personne ne le pourrait, d’ailleurs.
J’imagine la réaction de mes enfants, ma femme, même avec des preuves.
Je n’ai plus personne que moi, et l’image que je vois dans ce petit miroir me dit que ce n’est pas moi.
 
Alors c’est sans doute excitant, l’idée de tout recommencer depuis zéro, mais… moi j’aimais bien ma vie avant, vous savez ? Je n’avais pas envie d’en changer comme ça. Pas avec mes souvenirs d’avant, non. De mon vivant, j’acceptais l’idée de la réincarnation, pourvu qu’il y ait l’oubli, béni soit-il.
 
Là, je sais que j’ai presque 80 ans, et c’est faux. Que j’ai une famille, et c’est faux. Que je suis mort, je l’avais bien senti, l’impression de flotter au-dessus de mon corps.
Avant de me retrouver piégé dans un autre.
Donc, même ma mort est fausse.
Que me reste-t-il ? Cette vie ?
 
Ce n’est pas la mienne. Mes souvenirs ne collent pas à ce corps qu’on m’a donné.
Ca n’a rien d’un miracle. C’est un cauchemar.
 
- Beaucoup de gens donneraient tout pour qu’on les ramène, ainsi, après leur décès.
- Non, docteur, non… qu’on les ramène le plus à l’identique possible. Personne n’est prêt à un changement aussi radical, même ceux qui veulent « changer de vie ».
 
- Je ne sais pas quoi vous dire… vous devriez bénir la vie, en profiter… je sais, ce sont des mots très « convenus », mais…
- Vous avez raison, docteur, parfaitement raison. Il faut juger la vie à sa juste valeur.
A nouveau je vais attendre la mort sans impatience, vivant chaque instant qui m’en sépare pleinement.
 
Mais cela durera exactement jusqu’à ce qu’on me débranche de cette machine, là, et que je sois enfin autorisé à me lever.
 
Alors, quand ils ne surveilleront pas, j’ouvrirai la fenêtre, et je sauterai.
Le temps qu’ils réagissent, je serai vraiment parti cette fois.
 
Vous me regardez horrifié, mais comprenez-moi bien. La vie est un bien précieux. Mais la mort en fait partie, et c’est le cycle normal. Le corps s’use, l’esprit aussi, les expériences se font et ne sont plus à faire, les moments s’accumulent en souvenir, tout cela fait une vie qui vaut la peine d’être vécue parce qu’elle s’inscrit dans un parcours logique, parce que malgré les circonstances extérieures c’est bien nous qui contrôlons.
On m’a changé de corps, mais quand je ferme les yeux je sais qui je suis, quel âge j’ai. Ce n’est pas une question de « comment je me vois » mais comment je me sens, ce que me disent mes souvenirs, le sens de mon parcours. J’ai 79 ans et je suis mort, et c’était le moment. Oui, j’aurais savouré avec joie encore un an ou deux auprès des miens. Mais c’est fini, de toutes les façons. On m’a donné un autre parcours à suivre, sans me demander mon avis.
Pourquoi devrais-je accepter ?
 
***
 
Le docteur Bonenfant repense à tout ça. La fin de la conversation… il a tout tenté pour faire changer d’avis le patient. Mais ses convictions étaient ébranlées.
Il a noté dans le dossier « tendances suicidaires ». On n’a pas lâché le patient d’une semelle. Puis, une semaine après, la nuit du Nouvel An, à minuit juste, on le retrouva mort dans son lit, juste comme ça. Mort cérébrale.
 
Est-ce que la greffe mentale n’avait pas tenu, un rejet, ou Dieu avait-il entendu la dernière prière de cet homme ? Il demandait simplement le droit de mourir, à son heure.
 
Depuis lors, le docteur a toujours voulu croire que le vrai miracle, c’était ce 1er janvier qu’il avait eu lieu. Quand la vie avait repris son cours normal, malgré les manipulations.
 
Bien sûr, les chercheurs de « l’unité spéciale de réanimation » (le nom complet qu’on avait fini par lui donner) se sont acharnés. Des dizaines de tentatives, autant d’échecs, beaucoup plus cuisant. Plus jamais ils ne parvinrent à « réanimer » un homme, ne fusse que quelques heures.
 
Finalement, on abandonna le protocole.
 
Le docteur s’était quant à lui réorienté vers la médecine palliative, l’accompagnement aux mourants. Il avait compris que l’homme pouvait avoir besoin, aussi, de ne pas être seul sur ce chemin, d’avoir prêt de lui quelqu’un qui comprenne, accepte, écoute sa souffrance et ne cherche pas à tout prix à changer les choses.
Juste être compris et accepté, jusque dans son agonie.
 
Tout homme y a droit.

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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 08:32

-          Lucie, tu es là ?

-          oui maman... tu es prête ?

-          encore un instant si tu veux bien... et s'il te plaît...

-          oui je sais maman, je n'ouvre pas la porte...

Ca se passait toujours comme ça : je restais plantée là, derrière la porte, à attendre que ma mère soit prête, que je puisse entrer l'admirer dans le miroir, qu'elle puisse nous y voir réunies, toutes les deux, heureuses. Elle avait besoin de sentir que j'étais là pendant qu'elle se préparait, prenant au fil des années de plus en plus de temps pour accomplir son rituel.

Moi, je ne savais rien de ce qui se passait, derrière cette porte, devant laquelle je m'asseyais, patientant en écrivant ou en écoutant de la musique. Je ne voyais que le résultat final, ma mère superbement coiffée, maquillée, avec des vêtements à tomber par terre, de grands couturiers, des vêtements qu'on lui prêtait pour apparaître avec dans l'une ou l'autre des soirées où elle aimait tant se rendre. Et puis ils lui allaient si bien, et cela faisait une telle publicité aux créateurs, qu'on lui en faisait cadeau, invariablement.

Mais elle ne mettait chaque robe qu'une seule fois pour sortir, c'était la règle, et le cadeau prenait place dans une des nombreuses garde-robes de l'appartement, d'où il ne ressortait jamais.

 

Ainsi était ma mère, futile jusqu'au bout des faux ongles et des cils expansés, comme l'a écrit un jour un critique. C'était une star capricieuse, mais qui attirait si bien la lumière, qui savait si bien sourire aux gens, qu'ils en tombaient amoureux à la seconde, se croyant vraiment regardés, alors que son regard ne faisait que voleter de l'un à l'autre, tel un papillon, ne s'intéressant qu'à l'attention qu'ils pouvaient lui porter, à l'effet que cela pouvait avoir sur sa renommée.

En privé également, je sentais bien qu'elle jouait un rôle. Mais j'adorais être sa seule spectatrice, pendant les heures que nous passions ensemble, et pouvoir la conseiller sur telle attitude, telle façon de dire bonjour. A moi également, elle savait donner l'impression d'être importante. J'ai cru à une époque que ce n'était qu'une impression, que c'était pour cela qu'elle me laissait derrière la porte, ne voulant jamais que j'observe les étapes de sa transformation de femme simplement belle en la créature la plus sublime que la terre ait porté. Puis peu à peu j'ai commencé à comprendre qu'elle avait besoin de cette distance pour réussir à être une autre face au miroir, sinon sa vraie personnalité aurait pu surgir, là, subitement, et faire s'écrouler tout ce qu'elle avait patiemment construit. Et, pensant cela, j'avais à moitié raison et à moitié tort. Mais il en est souvent ainsi, dans la vie...

Sa vraie personnalité ... je dois bien avouer que je n'en ai rien su, jusqu'à ce que je trouve ses journaux intimes, après... il était trop tard évidemment, trop tard pour essayer de partager cela aussi avec elle, pour apaiser des douleurs portées depuis des décennies, pour être vraiment la fille de ma mère. Je n'avais même pas soupçonné qu'en fait, derrière la porte, elle me cachait quelque chose d'essentiel, quelque chose qui m'aurait horrifiée pensait-elle.

 Elle qui avait le culte de la perfection jusqu'au dernier degré, elle n'a pas voulu me faire partager cette maladie qui la rongeait, au point de devenir apparente dans sa nudité, au point de déformer son corps et ses os. Derrière la porte, il n'y avait pas que le visage qu'elle maquillait pour être plus belle. Corsets, ceintures, vous n'imagineriez pas le nombre et le type d'accessoires tenant plus des instruments de torture que de la mode que j'ai pu retrouver dans l'armoire de la salle de bain, celle dont elle seule avait la clé. Ils étaient savamment étudiés pour ne pas même se deviner sous les vêtements, et son air radieux aurait démenti toute rumeur, si toutefois il avait pu y en avoir la moindre.

Mais il n'y en eut pas, et il fallut qu'elle fasse un malaise, que j'entende le bruit de verre brisé, que j'entre et la découvre à terre, déjà habillée, dans une mare de sang. A l'hôpital, j'ai appris la vérité, celle-là qu'elle me cachait depuis des années. J'ai hurlé, refusé d'entendre, tout fait pour me convaincre que ce ne pouvait être vrai. Et pourtant... il me fallut bien m'y résoudre, quand elle rentra avec moi, terriblement affaiblie, au point de ne plus pouvoir se laver seule.

Cette semaine, la dernière, a été un calvaire. Elle aurait pu tout m'expliquer, me partager sa maladie, et au-delà un peu de son âme. Au lieu de cela, elle me laissait l'aider en tout sans un mot. J'ai tout tenté pour la sortir de son mutisme, mais rien n'y fit, et à vrai dire je n'insistai pas beaucoup. Ses larmes à mes premiers cris avaient suffi à briser ma volonté de comprendre. Je me résignai à être là, sans un mot.

Elle rompit pourtant le silence, mais un instant seulement, juste avant de fermer ses yeux pour la dernière fois.

« s'il te plait... n'ouvre pas la porte. »

Je ne compris pas sur le moment, et je pleurai à ce que je pensai n'être, en son délire, qu'un souvenir revenu à la surface. Je n'eus pas le temps de répondre, et restai dès lors muette pour l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, puis pendant les jours qui suivirent, dont j'ai perdu le compte.

 

Ce sont ses carnets qui m'ont rendu la parole, qui m'ont permis d'entrer vraiment dans son intimité, au-delà de cette porte qu'elle avait passé sa vie à renforcer pour que jamais personne ne puisse la franchir : celle de son âme.  J'y ai découvert quelqu'un comme moi, moi qui avais toujours voulu être comme elle. J'y ai trouvé, finalement, la mère que j'aurais rêvé d'avoir, même si j'ai adoré ce qu'elle a pu être au fil des ans. Mais ce n'était qu'une image, et à la lire aujourd'hui, je me dis que j'aurais mille fois préféré sa réalité à cette comédie permanente.

Aujourd'hui pourtant, « en sa mémoire », je continue de jouer la comédie, je laisse la postérité l'enfermer dans ce rôle qu'elle a voulu joué.  Je sais qu'elle n'aurait pas voulu qu'il en soit autrement. Mais j'ai le sentiment que, ayant passé la porte, je suis maintenant prisonnière pour le reste de ma vie de ses secrets.

Tout comme elle l'a été avant moi.

Et pour n'avoir rien vu, rien deviné, j'accepte cette peine, et je referme la porte. Le cahier auquel je confie ces mots, ma fille le trouvera peut-être un jour, après ma mort, et j'espère qu'elle comprendra. Je ne peux pas trahir les dernières volontés de ma mère. C'est ainsi.

Je n'ouvrirai pas la porte.

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29 avril 2008 2 29 /04 /avril /2008 20:35
Il vient parfois des idées étranges, le soir, sous la douche... en voici une de ma chère et tendre, mais elle ne pensait pas que j'en ferais... ça.  Ames sensibles, etc, etc...



Je t’avais pas cru, maman, quand tu m’avais dit que si je continuais, les méchants viendraient me chercher. J’avais rigolé, tu me faisais toujours rire avec tes histoires, et puis tes grimaces pour accompagner. Là, tu avais l’air super sérieuse mais tes yeux riaient alors moi aussi, et je t’ai pas cru. Et puis j’ai continué à faire pipi au lit. Moins souvent quand même, parce que je voulais plus que tu me traites de bébé. Papa était plus gentil lui, il me disait que c’était pas si grave, il te grondait un peu de me parler de ça, mais pas trop parce qu’il t’aimait.

Une nuit tu as crié très très fort et je me suis levée pour voir. Papa et toi vous étiez dans votre chambre et le lit était trempé, tu étais toute affolée, papa aussi, il tournait en rond dans la pièce. Puis vous êtes descendu, et les messieurs en blanc sont arrivés . Moi, on m’a laissé avec mamie, qui me disait que tout irait bien, mais qui ne m’expliquait pas…

Papa n’est pas revenu cette nuit-là, ni le lendemain... quand il est revenu, ça se voyait qu’il était très triste, il avait pleuré et se retenait de ne pas recommencer. Il m’a dit que tu étais partie pour toujours, et qu’il allait falloir que je m’occupe bien de mon petit frère, ce bébé qui me regardait les yeux grands ouverts. Je n’ai pas compris d’où il était venu ce petit frère, mais j’ai su tout de suite pourquoi tu ne reviendrais pas.

Depuis, j’ai plus fait pipi au lit je te promets maman, juré ! Mais les méchants ils ont du penser que c’était pareil mes larmes dans le lit... et puis partout dans la maison, aussi... alors ce matin ils sont venu me chercher, avec leurs vêtements blancs. J’ai essayé de courir mais ils étaient plus rapides. J'ai juré que je ne le ferais plus mais ils ne m'écoutaient pas. Ils parlaient de mon petit frère, lui je l'ai bien protégé tu sais, ils ne pourront jamais jamais l'emmener, il est avec le petit jésus tout là haut maintenant !

Ils m’ont enfermée dans cette chambre toute blanche et la porte veut pas s’ouvrir. Ils font ça avec d’autres que moi, je le vois par la petite fenêtre de la porte.

Peut-être tu es là, maman, dans une chambre à côté de moi ? Peut-être que tu m’entends si je t’appelle très très fort ?
Maman ? Mamaaaaaaaaaaaan ?

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10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 17:35
Ce texte a été écrit en réponse à l'exercice 37 de la communauté Ecriture Ludique. Il s'agissait d'écrire en s'inspirant de l'image ci-dessous, sans autre contrainte que son imagination


"Ombre et rocher" - Alexandre Koening
Bonjour Monsieur ! Dis, tu m’entends, toi ?

Tu es devant le mur et tu regardes mon ombre, tu as l’air sérieux, triste aussi, comme maman le jour où papa n’est pas revenu, et qu’elle s’est cachée pour pleurer. Après c’est elle qui n’est pas revenue, et je suis restée ici avec tante Alice.

Il n’y avait déjà plus école depuis longtemps, c’était la guerre, même si je ne sais pas trop ce que c’est. Des jeux de grands, m’a dit Tante Alice. Moi je jouais devant le mur de la cour, et puis les grands jouaient à la guerre. J’aimais bien l’idée d’un monde où tout le monde jouait, mais tante Alice n’avait pas l’air de mon avis. Tu comprends, toi ?

Toute la journée, je promenais mon ombre de haut en bas du petit chemin, et plus le soleil était haut, plus elle se projetait loin. Je rêvais qu’un jour elle aille si loin qu’elle se détache de moi, et que je n’ai plus d’ombre du tout. Tous les soirs, elle se cachait dans le noir, mais ce n’était pas pareil, je savais qu’elle était là.


Tu ne dis rien, Monsieur, mais j’ai l’impression que tu m’écoutes, toi, même si tu ne le montres pas. Les autres passent devant le mur tous les jours, ils sont beaucoup, mais je ne crois pas qu’ils font attention à ce que je leur dis. Toi tu as l’air différent, je t’aime bien avec tes grands yeux au bord des larmes. Mais il ne faut pas pleurer, tu sais, je suis content moi ! Mais je m’ennuie un peu, j’aimerais bien que tu me ramènes à la maison maintenant. Tends-moi la main, et amène-moi jusqu’à la porte, juste là-bas. Sans toi je n’y arriverai pas.

C’était un jour de plein soleil, comme aujourd’hui. Soudain, il y a eu un grand bruit, et plus du tout de lumière. Il a fait chaud, si chaud… puis froid, si froid… et puis j’ai continué à bouger, mais mon ombre est restée là, figée sur le mur, et plus je tentais de m’éloigner, plus j’avançais lentement. Alors, je suis revenu, et ça allait mieux. Mais je ne peux pas faire plus de 10 pas dans chaque direction. Je n’ai pas quitté le chemin depuis, ça fait longtemps.


Non, ne t’en va pas, Monsieur, attends !!! Tu m’entends ! Prends ma main et emmène-moi ! Je voudrais voir autre chose que ces visages qui défilent tous les jours, tu comprends ?

Pitié, ne t’en va pas…

10/04/2008

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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 00:00
Je pourrais être astronaute, et toi chercheuse d'or
mathématicien de génie, toi diplomate
tu serais Mata Hari et moi 00, les yeux exorbités
je serais acteur et je devrais te séduire, belle indifférente
tu me ferais courir ça ne nous changerait pas, avoue
je serais Don Juan, toi mante religieuse
toi le moineau qui terrasserait un condor... que je ne suis pas

nous pourrions être tant de personnes différentes, nous pourrions tant de choses
et nous le serons sans doute je n'en doute pas, mais rien de tout ça, non
juste moi qui pourrais être dans tes bras
et toi qui me serrerais, ça serait possible, c'est vrai

si tu le voulais...

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