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Ce blog et les écrits qu'il contient sont mis à disposition par Michel Bosseaux (l'auteur) selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
 
 

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23 décembre 2004 4 23 /12 /décembre /2004 11:00

J'avance lentement, tête baissée. Le temps est tel que je l'avais prévu. Mes bottes s'enfoncent un peu quand j'avance. J'essaye d'éviter les flaques, et n'y arrive qu'à moitié.

 

Je n'ai plus jamais connu ce chemin autrement que boueux, depuis ... et ce ciel, qui déjà annonce le déluge que j'aurai à subir bientôt ... comme chaque fois que mes pas reviennent se poser dans mes pas d'alors

 

Je sais, vous ne croyez pas aux malédictions.

A vrai dire moi non plus, mais pour parler de ces choses-là, il faut bien une dose d'irrationnel, sinon ça serait simplement ... glauque.

 

3 ans que je n'étais pas revenu. La maison est toujours là, au bout, derrière la colline. Inchangée. L'ambiance y est pareillement irrespirable qu'alors. Sauf qu'il n'y a, bien sûr, plus ce climat d'attente angoissée. Toutes les questions, même celles qui n'étaient pas posées, ont trouvé réponse claire et brutale en ce jour de décembre, il y a 40 ans.

 
 

J'étais encore un jeune homme à l'époque. Je venais de finir mes études de droit. La ville m'attirait, inexorablement, mais le sujet de mon départ était tabou. Il fallait que je comprenne, bien sûr, c'était dur pour mon père, il avait toujours cru que je prendrais sa suite. Ca se faisait encore, à l'époque, les métiers de pères en fils. Sauf que jamais je ne me suis imaginé cordonnier. Mais ça, bien sûr, mon père ne voulait pas le comprendre.

Nous nous apprêtions comme chaque année à fêter noël. Pour ne pas brusquer les choses, pour ménager mon père, j'avais choisi cette année-là de me consacrer à résoudre certains problèmes juridiques de villageois, ainsi qu'à la rédaction d'articles pour diverses revues. Ca m'occupait. Puis j'étais là la plupart du temps. Rien à plaider, dans un endroit perdu comme celui-ci. Des problèmes de voisinage à résoudre à l'amiable. Des testaments à refaire. Rien de très passionnant. Rien qui me prenne plus de deux heures par jour. 3 ou 4 pour mes articles. Le reste du temps je pouvais aider mon père. Les apparences étaient sauves.

Le feu couvait néanmoins mais tout le monde feignait de l'ignorer.

Maman, comme à tous les noel, étaient aux fourneaux une semaine avant. Il faut dire que réunir la famille n'était pas une mince affaire. Outre mes 5 frères et 4 soeurs, on attendait les 13 cousins, les grands parents, les oncles, tantes. La TRES grande famille.

Toute à sa tâche, elle chantonnait doucement. Pas tellement que son humeur fut à la fête. Ses cheveux, comme souvent non attachés, lui mangeaient les deux joues en entier. Mais elle ne pouvait rien me cacher. Sa façon de marcher un peu voutée, son regard absent ... tout reflétait la même réalité, mais il était hors de question d'en parler avec elle. Ca aussi, c'était tabou. Comme mon départ.


Au vrai je n'étais pas si pressé de partir, n'ayant pas vraiment envie de les laisser seuls, maintenant que tous les autres avaient leur vie, maintenant que j'étais le dernier rempart.

D'ailleurs, il faut que je rende justice à mon père. Ca n'a jamais été un imbécile, et il savait très bien que je n'avais aucun donc pour la cordonnerie. Non, sa volonté de me voir rester tenait surtout à quelques démons intérieurs que j'avais appris avec le temps à juguler d'un regard. Très noir, le regard. A l'occasion d'un coup de poing ou deux. Il n'osait pas trop se risquer à insister, depuis qu'il avait réalisé à l'adolescence que j'étais plus fort que lui.

Toujours est-il que ses démons, cette année-là, étaient particulièrement puissants. Et je perdais de mon influence, je le sentais bien. Il savait très bien que je ne serais pas là éternellement, malgré sa volonté, malgré mes hésitations. A sa façon, il me testait. Oui, aussi monstrueux que ce soit, il y avait aussi une dimension de jeu pervers dans sa façon de la battre devant moi. Comme pour me défier d'être encore le fils de la famille, de tenir ma place. D'être ce que mes autres frères avaient refusés tôt de continuer à être. Pourtant, tous ensemble, nous aurions pu.

Mes soeurs n'étaient, elles, « pas concernées » à les entendre. Elles reniaient les deux en bloc, prétendant que ma mère, à sa façon également perverse, y trouvait son compte.

En l'entendant chantonner ce matin-là j'avoue m'être posé la question. Et j'ai failli partir, comme ça, à une semaine de noël.

Ca n'aurait probablement rien changé.



La journée s'était donc passée le plus « normalement » possible. Mon père travaillait, ma mère chantonnait derrière ses fourneaux, le regard dans le vide. J'avais bien essayé de lui faire la conversation, mais c'était peine perdue dans ces cas-là.

J'avais passé le plus clair de mon temps dans des revues de droit, à me documenter pour un article.
Le soir était tombé sans que je m'en rende compte.

Il était en retard pour rentrer. Un regard entre ma mère et moi. Un seul. Pas besoin de plus.

On l'entendit, jurant et vociférant, bien avant de le voir arriver sur le chemin. Evidemment complètement ivre.

Le repas du soir était prêt, la table mise, nous avions vérifié les moindres détails, pour que rien ne dérape.
Mais bien sûr, cela ne suffit pas.

Le « jeu » reprit ses droits. Avec toujours les mêmes règles absurdes. Lui cruellement injuste, de plus en plus menaçant. Je connaissais le cycle par coeur. Mais, cette fois, j'avais décidé que je ne laisserais pas continuer, que je ne me contenterais pas de m'interposer comme chaque fois. Non.
Cette fois, je pris le fusil.

Je me rappelerai toujours le regard de bête fauve de mon père quand le premier coup de feu résonna, J'avais tiré dans le plafond. Mon regard du le dissuader de tenter quoi que ce soit, car c'était le regard d'une bête traquée.

J'ai vraiment cru que ça suffirait. Vraiment.
On ne voit que ce qu'on veut voir.



15 minutes plus tard tout était rentré dans l'ordre, nous mangions à peu près normalement. Vous vous demanderez sans doute quelle famille de fous je vous décris là. Mais si vous l'aviez vécu, vous sauriez que ces êtres, dont moi, s'aimaient profondément, au delà de tout ...

Donc nous mangions, riant même par moments ... L'alcool n'avait jamais coupé l'appétit de mon père, ni coupé sa drôlerie quand il racontait ses histoires avec ses clients.
Dommage qu'il aie eu dans son caractère cet autre aspect, si violent.

Toujours est-il que, un instant, je me levai pour aller chercher un peu de pain dans la cuisine.

Il n'attendait que ça.

A mon retour, je le vis, fusil braqué, tantôt vers ma mère, tantôt vers moi. Pas un cri cette fois. Pas un mot. De nouveau le regard de grand fauve. Mais cette fois, il était en chasse.
Et là, il m'a vraiment fait peur.




Je ne dirai pas que je n'ai rien tenté. En vrai je ne me rappelle plus l'enchaînement exact des évènements. Dans des cas de ce genre, il paraît que le temps devient trop variable pour pouvoir être maitrisé. C'est en tout cas ce dont mon psy a tenté pendant des années de me convaincre.

En vain.

Impossible donc de me rappeler ce que je fis alors. Juste que ça ne fut pas vraiment efficace. Mes souvenirs se précisent au delà du 2ème coup de feu, quand après qu'il ait abattu ma mère, je me jetai au sol et il me rata.
D'un bond, je me relevai et me jetai sur lui. Dans sa précipitation, il avait enraillé le fusil. Ce fut la chance de ma vie.

J'arrivai à le désarmer, le fusil vola sur plusieurs mètres.

Je me rappelle de l'odeur de poudre. Je me rappelle des coups de poings donnés et reçus. Je me rappelle que pour une fois, mon père avait le dessus, malgré l'alcool, malgré ma rage. Parce qu'il y avait ma mère, là, par terre. Parce que je ne voulais pas qu'elle soit morte. J'étais moralement détruit, il le savait. Tout dans son attitude proclamait que cette fois il m'avait bien eu, qu'il allait me mater.

Au vrai quand je tombai et que je le vis sortir son couteau, je crus bien que ma dernière heure était venue.

Et puis il y eut le dernier coup de feu.




J'ai vraiment vu ma mère l'arme en main. Je le jure. J'emporterai cette image dans ma tombe. Les coups reçus, et ma chute, m'avaient passablement engourdis, et j'allais sombrer dans un quasi coma de plusieurs heures, avant de me réveiller à l'hopital. Fracture du crâne. Mais je suis vraiment sûr d'avoir vu ma mère debout, l'arme en main.

Je n'ai donc pas voulu le croire quand on m'annonça qu'elle avait été tuée sur le coup.

La version officielle, c'est que je suis tombé juste à coté du fusil. Que je l'ai ramassé et j'ai fait feu, avant de m'évanouir. Mais le fusil a été retrouvé à plusieurs mètres, là où je l'avais envoyé, en direction de ma mère.


Qu'il n'y aie pas trace de ses empreintes sur l'arme restera pour moi éternellement un mystère




Je repense à ça, sur le chemin du retour vers le village. J'ai voulu faire ce chemin à pied, pour me souvenir.

La première fois que je suis revenu, il y a 40 ans, pour reprendre mes affaires, il avait plu. C'est la même boue aujourd'hui. C'est la même chaque fois. Cette boue que la balle a sorti de la tête de mon père et qui se déverse maintenant chaque fois que quelqu'un approche trop prêt de SA maison, dont il était si fier ...

40 ans et je suis le seul à vouloir me souvenir. Je n'ai que peu revu mes frères et soeurs. Ils ont tous continué leur vie en ignorant les évènements, ils avaient choisi au vrai de les fuir très tôt.

Moi j'étais celui qui les forçaient à regarder leur fuite, leur lâcheté, en face. Et puis j'ai fait une belle carrière d'avocat, spécialisé notamment dans les violences conjugales. Ca n'aidait pas. Leur parler de mon métier, c'était leur reparler de maman, et ils ne le souhaitaient pas.

Seule Lucie, ma soeur ainée, s'est rapprochée de moi.
Ce ne fut pas simple, ni « heureux ».

Il y a un an, elle fit appel à mes services.
Je la fis rire en lui disant que ça faisait bien longtemps que je n'avais pas tenu un fusil.

Depuis nous nous voyons presque tous les jours. Elle est tout ce qu'il me reste de ce jour-là, même si elle était loin. Parce que ce jour m'a fait tel que je suis, parce que j'ai ainsi pu l'aider.




Arrivé à ma voiture, je me retourne une dernière fois vers le chemin.

Lucie m'a dit que la prochaine fois elle viendrait avec moi. Je ne sais pas si elle est prête à affronter la boue.

On verra.

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commentaires

sylau85 31/10/2007 22:46

Pour répondre aux questions de "Nadouce" sans rien enlevé à son étonnement...J'ai découvert Michel Faux Rêveur en cherchant des poèmes mettant en scène l'accordéon. J'ai trouvé "Fugue pour accordéon" ici : http://www.fauxreveur.net/article-1216450.htmlJ'ai ainsi découvert son site.Pour "La boue", c'est d'abord la photo  et le premier paragraphe "J'avance lentement, tête baissée. Le temps est tel que je l'avais prévu. Mes bottes s'enfoncent un peu quand j'avance. J'essaye d'éviter les flaques, et n'y arrive qu'à moitié.", qui ont retenus mon attention. Et puis le 2ème et la suite...Je pense aussi que la photo m'a fait penser au poème de Victor Hugo "Demain dès l'auble..." et aux souvenirs des images de la vidéo de ce poème, que vous pouvez découvrir ici :http://accordeonnous.canalblog.com/archives/2007/04/24/index.htmlEt  puis très vite j'ai reconnu une ambiance qui me parle...Le site permet de revenir sur des textes passés. C'est ainsi que je vois les blogs  et le mien en particulier : comme un livre, une encyclopédie personnelle dans lequel on peut mettre des souvenirs, des photos, des vidéos, des textes sur lesquels on peut revenir à tout moment... et quand c'est public,  à tout moment,  un(e) inconnu(e) peut revenir sur un article qui paraissait endormi  et le réveiller par un commentaire, un avis... 

Michel - Faux rêveur 01/11/2007 06:05

J'ai voulu que mon blog soit un vrai site, avec une navigation pratique... pour que le lecteur puisse découvrir à son rythme :-)Merci de ta lecture... la comparaison avec Victor Hugo m'hallucine pour tout dire...

nadouce 31/10/2007 09:17

Très étonnée !Si je comprends bien, tu as écris ce texte le 23 décembre 2004… Le 24 aout 2006 « grandedouce » te laisse un commentaire, tu lui réponds un an après. Ensuite en 2007, d’autres commentaires suivent jusqu’à celui d’hier de sylau85. Très étonnée !.... mais merveilleusement étonnée !Je me pose la question suivante : « mais que ressens tu lorsqu’un de tes texte, endormi dans un coin de ton blog, resurgit… au détours d’un regard inconnu ? ». Et qu’est ce qui a fait qu’hier sylau85 a été accroché à ce texte. Quel mot, qu’elle phrase a bien pu retenir son attention.Merveilleusement étonnée !En lisant à mon tour ton texte, immédiatement je suis devenue cet homme. Mais n’est-ce pas ce que tu recherches, nous faire rentrer entièrement dans tes mots. C’est fort…. C’est beau… C’est toi…. Merci à toi, sylau85.

Michel - Faux rêveur 01/11/2007 05:55

Oui c'est ce que je recherche, tu as tout compris :-)Sinon pour "La boue" ça ne me surprend pas trop, vu qu'il y a le lien sur la page d'accueil de mon blog... ravi qu'il t'ait plu...

sylau85 30/10/2007 21:26

Je me suis vraiment plongée dans cette nouvelle. Dès le départ, l'ambiance est posée ! L'issue fatale met un terme au climat d'attente angoissée, mais les souvenirs restent lourds et même s'ils s'enrayent, ils restent chargés.Très beau texte.

Michel - Faux rêveur 30/10/2007 21:46

merci d'être venu me lire, et pour ce commentaire... je voulais donner la sensation d'un personnage hanté par les souvenirs, j'adore ta façon de formuler cela :"Les souvenirs restent lourds, et même s'ils s'enrayent, ils restent chargés"...Je retiendrai cette formule...

yara 25/08/2007 13:34

la malediction de la boue, c'est a cause de son passé, hein?(comme d'hab j'ai rien compris ^^, je cherchais un titre accrocheur dans tes milliers de textes)

Faux rêveur 25/08/2007 13:40

milliers lol à peine quelques centaines sur ce blog (entre 300 et 350 si j'ai bien vu le compteur...)La boue c'est parce que c'est un chemin de campagne et que chaque fois qu'il revient depuis, il a plu ou il pleut. Et il établit le lien entre cette boue réelle, et celle qui s'est déposée sur ses souvenirs, à cause de ... l'évènement. Pour lui, les deux sont liées, c'est la même pluie et la même boue... Après, malédiction réelle ou supposée, qu'importe... après tout inconsciemment il peut choisir les jours de pluie ou juste d'après, pour retrouver l'ambiance. peut-être ne supporterait-il tout simplement pas de revoir cette maison sous le soleil, alors qu'il y a tant vécu de moment d'ombre... ou peut-être est-ce la même force paranormale qui a fait se relever sa mère morte pour tuer son père, qui depuis s'assure que la maison ne manque jamais de boue... va savoir. Je n'ai pas tranché. Même pas sur le fait que ce soit bien la mère, qui s'est relevée. L'auteur ne sait pas tout, il raconte des histoires qui parfois le dépassent et vivent sans lui, presque malgré lui, sans tout lui dire. C'est le cas ici. Et pour moi, c'est très bien ainsi :-)

djino 24/08/2007 11:33

Je reviendrai le relire quand j'aurais plus les poil hérissés !

Faux rêveur 24/08/2007 11:35

Tous mes textes ne sont pas joyeux... je dirais même que dans mes nouvelles, il y en a bon nombre qui ne le sont vraiment pas. Peut-être devrais-je mettre un avertissement en tête de blog...