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20 septembre 2007 4 20 /09 /septembre /2007 22:52
#030 SAM (par mail privé)
ballerine, clairsemé, combler, labadens, promontoire, rougir, tournevis, trafiquer, saturer, synthétique

Ce texte fait partie du recueil "Braises" (projet "logorallyes").
L'ensemble des listes reçues dans le cadre du projet, et ce que j'en ai fait jusqu'ici, est consultable ici .



A l'époque où il était mon labadens(*), comme on disait encore dans le temps au pensionnat du Sacré-Coeur, il était d'une timidité maladive, rougissant pour un rien, les émotions perpétuellement à fleur de peau. Il n'avait pas l'habitude des contacts humains, et rien qu'à se parler, le soir, dans notre chambre, je sentais comme un vide se combler peu à peu de son côté. Je ne pouvais néanmoins pas m'empêcher d'avoir peur pour lui, pour après. Notre scolarité n'allait pas durer toute la vie, et nos parents avaient de grands projets pour nous. Il ne survivrait jamais dans le monde extérieur, sans moi, à devoir tout recommencer. Il saturerait très vite émotionnellement, et s'effondrerait de l'intérieur, je n'en doutais pas.

Je pris l'habitude de me faire beaucoup de soucis pour lui, tandis qu'il se servait de ma présence comme de la béquille sans laquelle il ne pourrait tenir debout. J'étais très sûr de moi, la confiance en soi que je lui donnais ne me manquait pas à l'époque. Il était là, donc je ne sentais pas le problème en train de naître.

A la fin de nos années de pensionnat, nous avons comme prévu de longue date entamé des études universitaires séparées, et nous sommes en grande partie perdu de vue. Mais nous avions nos adresses, et tentions de rester en contact par lettres. Mais si j'arrivais sans problèmes à lui écrire tous les jours, il lui fallut dès le début plusieurs jours, puis à la fin plusieurs semaines, pour me répondre. Je mettais ces longs silences sur le compte de son mal-être, qui devait être revenu, et je craignais le pire.

Un jour, je décidai que cela suffisait : il fallut que je me rende là où il logeait, à 800 kms de là.
Les détails du voyage se perdent dans ma mémoire, à vrai dire je ne pensais qu'à ce que je risquais de trouver en arrivant, un homme au bord d'un promontoire rocheux, prêt à sauter dans le vide...
une épave impossible à remonter à la surface.

Quand j'arrivai finalement, il ne répondit pas, ce qui renforça mes craintes. J'entendais une musique, faiblement... je décidai de trafiquer la serrure avec un petit tournevis de poche, et divers autres instruments... sa serrure était complexe, mais à l'époque déjà je présentais des dons pour l'effraction. J'entrai.

Je surpris mon ami dans les bras d'une ballerine (j'eus le temps d'apercevoir les chaussons de danse, et la tenue, à terre), tous les deux entièrement nus. Je crois que de nous trois, c'est moi qui ce jour-là suis mort de honte.

Je suis parti le plus vite possible. C'était, dans ma tête, la dernière fois que je le voyais. J'avais été trop loin, il ne me pardonnerait jamais. Puis, il allait bien. Je n'avais plus de soucis à me faire.

Je me sentais à la fois libéré, et complètement vide...



De nombreuses années plus tard, j'avais été arrêté pour la 3ème fois, mais cette fois c'était sérieux. Un braquage qui avait mal tourné, un complice inexpérimenté qui avait tiré. La règle d'or était : ne jamais tirer. Il le savait pourtant. Mais les petits jeunes, ça ne sait pas contrôler ses nerfs. Ce qui était fait n'étant plus à faire ni à défaire, j'avais réfléchi que c'était quand même injuste qu'il paye toute sa vie pour cette connerie, après tout ce n'était pas sa faute s'il était aussi con... juste la mienne de ne pas l'avoir mieux surveillé. C'était moi, le chef de bande.
J'avouai tout et pris 30 ans

La première année il vint me voir, avec une femme. Je mis de longues secondes à les reconnaître, lui et sa ballerine finalement épousée.
Depuis ce fameux soir, il n'avait cessé de me chercher, inquiet pour moi.
Il m'avait retrouvé finalement par les journaux, au moment du procès.
Le grand ingénieur, inventeur d'un sang synthétique compatible avec tous les groupes et facile à produire, riche à millions, se souciant du pauvre petit truand incapable de choisir correctement ses "associés" : le côté "mélo" de l'histoire me fit bien rire. Mais il ne s'en choqua pas.


Cela fait maintenant 25 ans que je suis ici. Il vient me voir au moins une fois par semaine, parfois avec sa femme, parfois pas.
Il a les cheveux gris et clairsemés, maintenant. Cela lui va bien.
Il ne s'inquiète plus pour moi depuis quelques mois déjà, depuis que je sais que je vais sortir, bientôt, pour une remise de peine.

Je ne m'inquiète plus non plus pour lui, tant qu'il ne cherche pas à trop m'aider quand je serai dehors.

Nous avons à vivre nos vies indépendamment. Sans cesser de nous voir, mais en se laissant de l'espace. L'amitié exclusive de notre adolescence avait fait trop de dégâts.
Je n'avais pas pu le laisser voler de ses propres ailes sans paniquer. Il avait failli ne pas se pardonner ma chute. J'ai passé 25 ans au travers de barreaux à lui redire que ce n'était pas sa faute, et qu'il avait beaucoup de chance, avec une si belle épouse, si aimante, et ses deux, puis trois, quatre, finalement 5 enfants. En un sens, je me suis inquiété pour lui tous les jours pendant ma détention, comme il s'inquiétait pour moi, et ainsi nous ne vîmes pas trop le temps passer. Nous avions un but.

Mais il était l'heure maintenant de nous en fixer d'autres, plus sains.

On ne construit rien totalement sur de l'inquiétude. Il a à apprendre la vraie douceur de vivre. Et moi que l'indépendance n'est pas la solitude, qu'il ne tient qu'à moi d'ouvrir la porte aux autres, sans pour autant avoir ce besoin maladif qui m'a poussé vers tant de plans foireux, avant...

A 50 ans, nos vies vont enfin commencer.



(*) Labadens : mot utilisé au XIXe siècle pour désigner un camarade de collège ou de pension. Du nom du maître de pension Labadens dans la courte pièce d'Eugène Labiche L'Affaire de la rue de Lourcine (1857). (source : Le Garde-mots)

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Published by Michel - Faux rêveur - dans Braises - projet "logorallyes"
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commentaires

SAM 02/10/2007 11:16

Bravo, tu t'en tires bien de tous ces mots et nous offres un tableau intéressant. Beaucoup d'éléments se mêlent : amitié, bandits, et j'ai beaucoup aimé de ce que tu as fait de "promontoire". Belle image !

Michel - Faux rêveur 02/10/2007 11:55

merci :-) venant de toi, cela me touche beaucoup :-)PS : je crois que c'est pour ce texte que tu m'as fait un long comm en privé. Pas eu le temps d'y répondre sur le moment et je m'en rappelle seulement maintenant, oups. Je vérifierai prochainement...

fabienne 24/09/2007 11:12

ah, les délices des âmes tourmentées. décidément je ne regrette pas d'être "tombée" si votre communautée.big bisous

Michel - Faux rêveur 24/09/2007 14:01

:-) ravi que tu aies aimé ce texte :-)

Kildar 21/09/2007 10:34

Belle histoire.J'aime aussi ces "tranches de vie" qui sont pleine de réalisme et de vérité.Au cas où tu n'arriverais pas à faire éditer le "Cycle des Ombres" tu peux sans souci te lancer dans l'écriture de biographies. ;-)P.S. : "De nombreuses- Quoi  -plus tard" ?

Michel - Faux rêveur 21/09/2007 10:51

Merci pour ta lecture :-)biographe, moi ? y a du foutage de gueule qui se perd lolPS : mon antivirus, quand il se met à jour, semble très friand des caractères sortis de mon clavier à destination de firefox. Parfois, il se contente d'en sentir le goût et les restitue à la fin de sa mise à jour (en bloc). Parfois, cependant, il est vraiment trop affamé et garde un mot ou plus, digérés... si je ne suis pas attentif à ce moment-là, la phrase garde les stigmates du monstre dévoreur... ;-)Bref ... "de nombreuses années plus tard". Replacé dans le texte :-)

Claire Ogie 21/09/2007 07:55

Voilà un sujet que je trouve très intéressant. Les influences des pensées et des actes des uns sur les autres. La croyance de bien faire quand on se trompe. Les répercussions de tout cela. Oui, c'est un sujet passionnant ! ;-)

Michel - Faux rêveur 21/09/2007 09:50

:-) merci pour ta lecture et ce commentaire... c'est vrai qu'on ne mesure jamais totalement l'influence des uns sur les autres, il y a des relations vraiment maladives et on ne le découvre qu'après..., quand il est trop tard pour gérer et garder le bon et laisser le reste... une fois le poison avalé, généralement il ne reste que les solutions extrèmes... (couper le contact, tuer l'autre lol... extrème j'ai dit ;-) ). Ici, j'ai voulu que cela finisse quand même "bien", sur une prise de conscience et un espoir...

gazou 21/09/2007 03:12

C'est très bien raconté,on se demande jusqu'au bout ce qui va  arriver maisl'histoire me semble si invraisemblable qu'ee=lle ne peut pas être totalement inventée...mais c'était un bon moment de lecture,merci

Michel - Faux rêveur 21/09/2007 09:47

merci à toi :-)Invraisemblable ? mmm à voir... :-)